CHAPITRE YL
maîtresse, ayant mis pied à terre, le capitaine de frégate sauta en selle non sans quelque grâce, et presque aussitôt les deux coursiers partirent de front, et suivirent le sentier étroit qui se dessinait, comme un ruban sinueux, sur la côte. Jeanne remarqua tout d'abord que, pour un officier de marine, sir George était un très-agréable cavalier, et qu'il aurait pu^ quanta l'élégance, en remontrer sans peine à l'oncle Jean. Après avoir galopé pendant quelques instants en silence, ils ralentirent le pas de leurs botes et peu à peu se prirent à causer. Jeanne raconta naïvement l'histoire du Coat-d'Or et la façon étrange dont elle avait été élevée. Plus grave, plus réservé, sir George ne conta rien de sa vie; mais il arriva qu'en toutes choses ils avaient les mêmes instincts, les mêmes goûts, les mêmes sympathies. Jeanne n'était pas tout à fait étrangère à la littérature britannique ; sir George avait un peu de littérature française : ils échangèrent leurs idées et leurs sentiments. On ne saurait calculer de combien de passions naissantes les écrivains se sont ainsi trouvés les complices. Les cœurs se rencontrent dans la même admiration, ce qu'ils n'oseraient se dire l'un à l'autre, c'est le poëte qui le chante.
Après avoir gravi une côte assez rapide, ils s'arrêtèrent, pour laisser souffler leurs chevaux, sur un plateau d'où l'on découvrait une vaste étendue de pays : la mer d'un côté, de l'autre les champs d'ajoncs et de bruyères; ici le clocher élancé de Bignic, là-bas la tour massive du Goat-d'Or. A cette vue, à tous ces aspects, tandis que la jeune iille flattait de la main Tencolure nerveuse de son alezan, sir George
avait laissé tomber la bride sur le cou de sa monture, et promenait autour de lui un regard étonné et rêveur.
Frappée de l'attitude de son compagnon, Jeanne en demanda la raison.
« Je ne saurais trop vous Texpliquer, jeune miss,
— répliqua-t-il en ramassant dans sa main la bride de son cheval; — mais vous-même, n'avez-vous jamais éprouvé ce que j'éprouve à cette heure? Ne vous êtes-vous jamais surprise à songer qu'avant de revêtir cette enveloppe charmante vous aviez déjà vécu sur une autre terre et sous d'autres cieux? N'est-il pas des parfums et des harmonies qui réveil-lent parfois en vous le vague souvenir d'une patrie mystérieuse ? Me voyant étonné et rêveur, vous demandez ce qui se passe en moi : ce qui devra se passer en vous, belle enfant, lorsque vous reverrez le ciel. Il me semble reconnaître ces lieux, que je vois cependant pour la première fois ; il me semble que mon âme, avant d'animer le corps qu'elle habite aujourd'hui, a jadis erré sur ces grèves désertes et sur ces landes solitaires... N'ai-je pas, en effet, respiré déjà les âpres parfums de cette sauvage nature ? — ajoutat-il en aspirant avec lenteur l'odeur des bruyères et des genêts, mélangée des exhalaisons de la mer.
— Ainsi, toutes les fois qu'à l'horizon j'ai vu blanchir un rivage inconnu, j'ai senti mon cœur palpiter et mes yeux se mouiller de pleurs ; je ne touche jamais une terre étrangère sans être tenté de m'agenouiller aussitôt et de la baiser en la nommant ma mère.
— Cette contrée mystérieuse dont nous nous ressouvenons, ce n'est point ici-bas que nous devons la