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CHAPITRE VIir

à se regarder dans sa glace et à se trouver belle. Elle pleurait et riait à la fois. Elle se jetait sur son lit tout en larmes ; puis courait toute joyeuse à sa fenêtre, pour contempler avec un sentiment de reconnaissance la mer, moins vaste et moins profonde que la félicité qui remplissait son âme, cette mer dont elle bénisfjait les fureurs : car Jeanne se rappelait avec délices la nuit orageuse qu'elle avait passée tout entière, debout à cette même place, tandis que le canon grondait au milieu des cris de la tempête.

(( Il est triste, — se disait-elle, — je le consolerai; il est pauvre sans doute, je le ferai riche ; il aime la France, je la lui donnerai pour patrie. Il me devra tout, et je serai son obligée. Nous vivrons au Goatd'Or, nous l'embellirons de nos tendresses mutuelles. Mes oncles achèveront de vieillir près de nous ; notre bonheur les rajeunira, les caresses de nos enfants égayeront la fin de leurs jours. »

A ce tableau, elle battait des mains et se plongeait dans de longs attendrissements mêlés de pleurs et de sourires.

Yvon la surprit au milieu de ces rêves et de ces transports. Il entra sans bruit ; lui remit une lettre à la dérobée, comme si Jeanne n'eût pas été seule ; puis s'esquiva d'un air mystérieux, sans avoir dit une parole.

Le frisson de la mort passa sur le cœur de la jeune fille. Elle pâlit et resta plusieurs minutes les yeux fixés avec terreur sur cette lettre qu'elle tenait sans oser l'ouvrir.

Enfin elle brisa le cachet, déplia d'une main trem-

blante le papier qu'enfermait Tenveloppe, cl lut d'un seul regard ces quelques lignes tracées à la hâte

«J'ai dû m'éloigner sans vous voir ; je ne veux point partir sans vous envoyer Téternel adieu. Votre vie sera belle, si le ciel, comme je l'en prie, ajoute ma part de bonheur à la vôtre ; puisse ainsi la destinée s'acquitter envers moi, jeune amie ! Je vais reprendre le fardeau de mes jours : mais il est une étoile que je verrai briller dans mes plus sombres nuits. Allez parfois vous asseoir sur le gazon qui couvre les restes de mon cher Albert : songez qu'il fut longtemps ce que j'aimai le mieux et le plus sur la terre. Quand le printemps émaillera les prés, cueillez quelques fleurs sur sa tombe et jetez-les une à une à la mer : souvent mes yeux les chercheront et croiront les apercevoir dans le sillage de mon navire. Vous êtes jeune, vous m'oublierez sans doute ; je voudrais vous laisser un gage qui me rappelât sans cesse à votre cœur ; les flots ne m'ont rien laissé, rien que cette petite relique. Portez-la, miss Jeanne, en souvenir de moi ; je l'ai bien souvent interrogée ; bien souvent, en la couvrant de baisers et de larmes, je lui ai demandé le secret de ma triste vie. Puisque je n'attends plus rien ici-bas, acceptez-la, c'est mon seul héritage. Il m'est doux de penser, en la détachant de mon col, que vous la suspendrez au vôtre.

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