‹ FernandChapitre 120 sur 156 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

cette chambre, qu'il allait quitter pour jamais, un long et triste regard, puis élevant la voix :

«Mes hôtes, — dit-il, — adieu! Adieu, franchise, honneur et loyauté que j'ai trouvés assis à ce foyer I Adieu, grâce et beauté dont j'emporte le parfum dans mon cœur I Adieu, demeure hospitalière dont le souvenir me suivra partout ! Si mes vœux montent jusqu'au ciel, mes hôtes, vous aurez de longs jours exempts d'ennuis et de misères, et vous vieillirez dans la joie de vos âmes, sous les ailes de l'ange qui habite au milieu de vous. Allons, Messieurs, — ajoutat-il en tendant sa main; — ma main est digne de toucher les vôtres. »

A ce moment suprême, les trois Legoff se sentirent émus. Ils s'étaient pris pour ce jeune homme d'une affection vive et sincère; Joseph lui-même, malgré toutes les amertumes dont il l'avait abreuvé durant son séjour au Goat-d'Or, n'avait pu s'empêcher de rendre justice aux aimables qualités de sir George. En le voyant près de partir, sa paupière se mouilla de pleurs. Christophe lui ouvrit ses bras et le tint longtemps embrassé. Jean l'embrassa aussi à plusieurs reprises.

Enfln, quand ce fut le tour de Joseph, ils se pressèrent l'un contre l'autre avec effusion et répandirent des larmes abondantes. Ils souffraient du même mal; on eût dit que leurs douleurs se comprenaient,

« Vous êtes un noble cœur! — s'écria Joseph en sanglotant.

— Mais, mille tonnerres ! — disait Christophe en

essuyant ses yeux, — pourquoi ce brave garçon at-il été s'amouracher de cette petite fille?

— Que le diable emporte les amours ! — ajouta ean avec un geste de colère.

— Adieu ! adieu ! — s'écria sir George en s'arrachant des bras de Joseph ; — pour la dernière fois, adieu ! »

A ces mots, il sortit, se précipita dans la cour, se jeta sur la selle du cheval qui l'attendait, et, suivi d'Yvon, partit au galop pour ne s'arrêter qu'à Saint- Brieuc.

Cependant que faisait la jeune fille? La joie est, comme la douleur, amie du silence. Jeanne, en rentrant au Coat-d'Or, s'était retirée dans sa chambre, et, tandis que sir George s'éloignait de ces lieux pour n'y plus revenir, l'enfant s'emparait avec ivresse du bonheur qui lui échappait : elle s'abandonnait follement aux promesses de l'avenir, elle élevait avec complaisance l'édifice gracieux de sa destinée: à cet âge, Tamour n'entrevoit point d'obstacles. Habituée d'ailleurs à voir ses oncles obéir en esclaves à ses plus frivoles caprices, cette jeune reine pouvait-elle supposer qu'ils résisteraient à un désir sérieux de son cœur? Elle refusa de descendre à l'heure du dîner, car telles sont les vraies joies de l'amour: elles préfèrent parfois la solitude à la présence de l'être aimé. Jeanne avait besoin d'être seule pour écouter les mille voix charmantes qui chantaient dans son sein. Pour la première fois elle prit plaisir

Page 1