CHAPITRE IX
— J'échappais au berceau.
— Et vous aviez au col...
— Celle chaîne et celte relique. Mais, à votre tour, parlez, Monsieur, parlez ! Dites, qu'avez-vous à m'apprendre?»
Joseph, qui s'était laissé tomber dans un fauteuil, se leva brusquement, écarta de ses deux mains la chemise qui cachait la poitrine de George ; et, reconnaissant la cicatrice d'une blessure qu'il avait pansée autrefois lui-môme sur le sein d'Hubert, il lui jeta ses bras au cou, et, le pressant contre son cœur :
— Est-ce toi? — s'écria-t-il d'une voix étouffée; — dernier fils de ma mère, est-ce toi?»
Le même jour^ quelques heures après la scène qui s'était passée le malin à Sainl-Brieuc, Jeanne se réveilla d'un long assoupissement. En ouvrant les yeux, elle vit assis à son chevet Jean, Joseph, Christophe et George, que les trois autres appelaient leur frère. La joie et le contentement étaient répandus sur tous ces visages. George et Joseph tenaient chacun une main de Jeanne dans les siennes.
(( Rêve charmant ! ne me réveillez pas, » murmura-t-elle.
Et, refermant doucement ses paupières, elle retomba dans ce demi-sommeil qui est à l'âme comme un crépuscule : ce n'est plus la nuit, ce n'est pas encore le jour.
Enfin, poursuivie par un vague sentiment de la
réalité, elle ouvrit les yeux de nouveau ; comprenant cette fois que ce n'était point un songe, elle tomba dans les bras de Joseph et ne s'en arracha que pour appeler dans les siens son oncle l'amiral et son oncle le colonel. A George, pas un mot, pas un geste, à peine un regard ; mais aux trois autres les caresses les plus folles, les plus tendres baisers.
Cependant unesourde inquiétude grondait encore au fond de son bonheur. Tout à coup sa figure se rembrunit : Jeanne se tourna vers Christophe, et, d'une voix tremblante :
(( Mon oncle, — s'écria~t-elle, — vous m'aviez dit qu'il n'était plus libre ?
— Je t'ai dit la vérité, — répliqua Christophe avec un fm sourire.
— Mon oncle, vous m'aviez dit qu'il était marié. - Oui, — s'écria Christophe; — et voici sa
femme, » ajouta-t-il en couvrant de baisers la tôte de la belle enfant.
Les quatre frères avaient décidé entre eux que leur nièce n'apprendrait qu'à l'heure de son mariage toute la vérité. II plaisait à George de prolonger un mystère qui lui permettait de se sentir aimé pour lui-môme: d'une autre part, il ne déplaisaif point aux trois oncles de paraître n'avoir cédé qu'aux vœux de leur nièce, et de la laisser un peu croire à leur désintéressement.
« Je n'ai pas de patrie,— disait George.
— Vous avez la France, — répondait Jeanne ; — aviez-vous donc rêvé une patrie plus belle ?
— Je n'ai pas de fortune, — ajoutait-il. .
— Ingrat ! — disait Jeanne en souriant.