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CHAPITRE IX

— Je ii*ai pas de famille.

— Vous oubliez mes oncles.

— Songez que je n'ai pas de nom.

— George ! — disait Jeanne en lui fermant la bouche avec sa main.

— Puisque tu l'as voulu, — s'écria Jean, — il a bien fallu te le donner, ce sir George !

— T'avons-nous jamais rien refusé? — dit Christophe.

— Oh ! vous êtes bons, )) s'écria Jeanne en les attirant sur son cœur.

On eût dit que le ciel avait pris pitié de la tendresse et de l'égoïsme de ces deux hommes et de Joseph lui-même en combinant les événements de telle sorte que Jeanne pût se marier sans changer de toit, de nom et de famille. Nous sommes toutefois obligé d'ajouter que Christophe et Jean ne s'accommodèrent pas avec un bien vif enthousiasme des décrets de la Providence ; Jean surtout qui, n'ayant jamais connu le petit Hubert, se souciait assez médiocrement de ce nouveau Moïse.

— Ah çà 1 — dit-il le soir à Christophe en le prenant à part, — es-tu sûr que ce soit le petit Hubert ? Tout cela me semble, à moi, un peu bien romanesque et passablement fabuleux.

— Il n'y a pas à douter, — répondit Christophe en branlant la tête. — J'ai reconnu sur son bras gauche l'image du brick /« Vaillance que je dessinai moimôme en traits de poudre sur le bras de notre jeune frère.

— C'est égal, — dit Jean, — il faut convenir que voilà un gaillard bien heureux. Nous lui avons élevé

sa femme à la brochette. Il faut avouer aussi que notre père a eu de jolies idées pendant mon absence.

— Que veux-tu ? — répliqua Christophe ; — tu le disais toi-même, tôt ou tard il aurait fallu en passer parla. Mieux vaut encore Hubert que tout autre. Ça ne sortira pas de famille. Jeanne portera notre nom et perpétuera la race des Legoff.

— C'est vrai, répondit Jean, qui ne pouvait s'empêcher de se rendre à ces raisons ; — mais toujours est-il que le drôle n'est pas à plaindre. Une nièce, une femme, un million de dot, une famille agréable, un nom glorieux dans les fastes de l'armée et de la marine, tout cela pour une frégate perdue ! Les naufrages lui ont réussi. Il avait la vie dure, le petit. Mais, mille tonnerres! — ajouta-t-il avec humeur,

— ce cagot de Joseph avait bien besoin d'attacher un grelot au cou de ce morveux d'Hubert !

— Allons, allons, maître Jean, — dit Christophe ;

— au bout du compte^ lorsque vous êtes revenu sans souliers du fond de la Russie, vous n'avez pas été fâchéde trouver votre chaumière changée enchâteau et un million pour oreiller.

— Oui, — répondit Jean, — mais, moi, je n'épouserai pas ma nièce.

— Je le crois pardieu bien ! s'écria Christophe ;

— il ne manquerait plus que cela. »

Empressons-nous d'ajouter que, passé ce premier

mouvement de jalousie et d'égoïsme, ils acceptèrent franchement leur rôle, et remercièrent la destinée de leur avoir envoyé pour Jeanne le seul époux qui pût satisfaire à toutes leurs exigences. Quant à Jo-

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