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CHAPITRE

que les pleurs qu'il voyait couler avaient une autre source que l'attendrissement du retour : sous ces traits ravagés moins par le temps que par la douleur, il pressentait une âme mortellement atteinte qui Jrevenait au gîte pour se reposer et s'éteindre.

Ce jeune homme était grave avant l'âge.

Né au milieu des orages d'une union tourmentée, il avait assisté, enfant, au plus lamentable spectacle qui se puisse donner autour d'un berceau. Des scènes mystérieuses, étranges, mêlées de sanglots, de colère et de haine, avaient grondé comme la foudre sur ses premiers ans. Il en gardait encore un souvenir rempli d'épouvante. Baigné par les pleurs de sa mère, sans un sourire de son père pour le réchauffer, il s'était élevé tristement, pareilà cesplantes qui croissent dans les coins humides et sombres. On ne sait pas quel trouble funeste, quelle précoce expérience jettent dans le cœur des enfants les luttes du foyer et la division des époux. Heureux ceux qui, nés entre deux baisers^ ont pu grandir dans l'atmosphère des tendresses mutuelles !

Un jour, celui dontnous parlonsvitsa mère partir seule, éplorée, comme s'il se fût agi d'un long voyage et d'une séparation éternelle. Le voyage fut long, en effet. Elle avait promis un prompt retour, mais son fils l'attendit vainement. Elle ne revint plus que de loin en loin, pour le voir un instant, l'embrasser à la hâte, et s'enfuir de ces lieux, d'où elle semblait exilée.

Richard resta près de son père ; son cœur tout entier avait suivi l'absente. Il tenait de sa mère une âme délicate et tendre, qu'intimidait la nature fioide

et chagrine du comte de Beaumeillant. Trop jeune pour avoir pu comprendre le drame qui s'était joué près de lui, il n'osait décider quelle était la victime ; tnais il y avait en lui un instinct inavoué qui accusait sourdement le comte, cet instinct des fils qui voient pleurer leur mère. Sa sensibilité s'exalta dans la solitude ; ses facultés expansives, comprimées par ses alentours, s'exercèrent sur ses souvenirs. Il se rappelait le noble et doux visage qui s'était tant de fois penché sur son berceau avec un pâle sourire ; il peupla son cœur de cette image désolée.

En grandissant, cette affection prit un caractère romanesque et passionné. Madame de Beaumeillant revenait à longs intervalles. Elle venait à la dérobée, jamais au château, mais dans le village voisin, où elle faisait appeler son fils. Richard accourait, et c'étaient, sous l'humble toit qui abritait tant de bonheur, d'indicibles transports et des tendresses ineffables. Ces instants étaient courts, mais enivrants. Plus d'une fois, pour les prolonger, la jeune mèfe demeura cachée plusieurs jours au village. On trouvait un prétexte pour expliquer les absences de Richard au château : ces jours s'enfuyaient en heures charmantes. Ces apparitions mystérieuses, ce bonheur si permis et si légitime, obligé pourtant de se cacher, cette jeune proscrite qui venait en secret embrasser son enfant, ces effusions d'autant plus vives qu'il fallait épancher en quelques heures l'amour d'une année tout entière, tous ces incidents poétiques d'une affection ordinairement si paisible, frappèrent singulièrement l'imagination de Richard et développèrent en lui un sentiment plus ardent et plus exalté que

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