CHAPITRE I
ne le sont généralement les affections de famille.
Il avait quinze ans quand son père mourut. Depuis le départ de madame de Beaumeillant^ le comte n'avait pas prononcé, même devant son fils, le nom de sa femme; tel était, à cet égard, l'austérité de son silence, que jamais Richard n'avait osé l'interroger ni demander pourquoi la place de sa mère restait vide au foyer. Il mourut comme il avait vécu, inflexible devant la mort comme il l'avait été durant la vie, emportant avec lui le secret de son indulgence ou de son repentir. Richard le pleura ; mais, dans sa douleur, il ne put étouffer je ne sais quel sentiment, car je n'oserais dire que ce fût un sentiment de joie, en songeant qu'entre sa mère et lui il n'était désormais plus d'obstacles. Il semblait en effet que leurs épreuves étaient finies, et qu'affranchis des impressions funèbres que la mort laisse après elle, ils allaient réaliser tous deux le rêve caressé dans l'absence. lien arriva autrement.
Madame de Beaumeillant sentait déjà les atteintes du mal qui lui creusait sa tombe. Elle était sombre, inquiète, préoccupée ; la présence de son fils, cette joie si longtemps souhaitée, paraissait la toucher à peine. Elle s'efforçait de lui sourire, et se cachait pour pleurer. Ce n'était pas le souvenir du comte de Beaumeillant qui la troublait ainsi. Quelques semaines à peine avaient passé sur son retour, qu'elle partit une fois encore, et vainement Richard supplia pour l'accompagner; elle s'éloigna seule, promettant comme autrefois de bientôt revenir ; comme autrefois des jours et des mois s'écoulèrent sans la ramener à son fils. Elle écrivit ; mais ses lettres se ressentaient
du mauvais état de son âme. Elle imagina des prétextes pour expliquer cette absence nouvelle; mais Richard se plaignait dans son cœur. Enfin elle revint, cette fois pour, ne plus repartir, et son fils la reçut avec adoration ; car il est à remarquer que leurs fils les aiment d'un amour spécial, ces pauvres égarées, comme s'ils comprenaient qu'ils doivent être le dernier refuge de leurs mères, et qu'ils resteront seuls à les consoler.
a Mon fils, mon enfant, mon dernier espoir! — disait-elle.
— 0 ma mère ! répondait le jeune homme en couvrant de pieux baisers les mains de l'infortunée, — restez près de moi, ne me quittez plus. Si vous avez des peines que je ne puisse entendre, pleurez, nous pleurerons ensemble. Mon amour vous guérira peutêtre ; restez, ne nous séparons plus. »
La mort seule les sépara; la cruelle ne se fit pas attendre. En moins de deux ans elle eut accompli son œuvre. Durant ces deux années, qui ne furent pour madame de Beaumeillant qu'une longue agonie, Richard essaya vainement de réveiller en elle l'espérance et la vie; vainement il l'entoura de tout ce que la sollicitude la plus ardente peut suggérer de plus tendre et de plus assidu : elle succombait à un mal dont rien ne pouvait la distraire. Elle-même tenta de retremper son cœur dans l'amour maternel ; trop d'orages l'avaient dévasté pour qu'un sentiment heureux et calme pût jamais y fleurir. Sans doute, quand la passion n'a plus que des plages arides, il serait doux alors de revenir impunément aux sources des affections permises; mais cela serait trop facile.