CHAPITRE I
porter le secret au tombeau. Que pouvait-il y comprendre? Élevé dans la solitude, il n'avait connu qu'un amour; sa mère avait été tout le poëme de sa jeunesse. Aucune peinture des passions mauvaises n'était parvenue jusqu'à lui ; il n'avait lu que quelques livres, récits honnêtes, imprégnés à chaque page du parfum des chastes tendresses. Vainement donc il fouilla l'inconnu, vainement il l'interrogea ; seulement une voix lui criait que la mort de sa mère lui laissait un être à haïr. Il avait recueilli sur les lèvres de la mourante le nom qui s'en était échappé à l'heure suprême : il enferma ce nom dans son cœur et l'y scella du poids de sa haine. Pourquoi ? Il n'aurait pu le dire. Mais ce nom. il le lisait partout ; la nuit, il l'entendait résonner en notes lugubres et se mêler aux plaintes du vent ; dans ses rêves, il le voyait s'animer, prendre un corps et se dresser comme un fantôme vers lequel il tendait les bras en lui redemandant d'une voix éperdue l'amour et la vie de sa mère.
Cedevintune préoccupation incessante, une obsession de tous les instants. Sa douleur, au lieu de s'amollir, prit un caractère sauvage, presque farouche, mélange de regrets jaloux, de tendresse blessée et de sombre mélancolie. Ce n'était pas son fils, il le savait, hélas ! que la mourante avait ardemment pressé sur son sein ; il l'avait perdu deux fois du même coup; il la pleurait morte et vivante, lui cependant, qui n'avait aimé qu'elle ! Il l'avait aimée, non de cette affection paisible qui s'assied au foyer des familles, mais de cet amour poétique et charmant que les amants connaissent seuls. Absente, il la suivait d'une
pensée inquiète et déjà troublée; chaque retour était une fête qui embaumait ses souvenirs; il l'avait aimée moins comme un fils que comme un amant, ou plutôt dans l'amour du fils s'était fondu cet amour sans but qui, au matin de l'existence, tourmente toute jeunesse. Madame de Beaumeillant était morte avant que l'âge et l'habitude eussent amorti les sentiments de Richard : l'imagination passionnée de cet enfant avait dû passer toutentière dans son désespoir. Quand la nuit brunissait les campagnes, il gagnait l'asile oii reposaient les restes chéris, et là il s'oubliait de longues heures, s'attendiissant d'abord sur cette destinée sitôt ensevelie^ pleurant sur elle et sur luimême, mais retombant bientôt dans l'abîme des réflexions oii le ramenait toujours, par une pente irrésistible, le curieux instinct de sa douleur. A cet instinct, qui l'aiguillonnait sans cesse et ne laissait ni paix ni trêve à son esprit, s'ajoutait, à Tinsu de Richard, une autre curiosité, non moins âpre et non moins ardente, la curiosité de la vie, un dévorant désir d'apprendre etde connaître, une brûlante impatience de déchirer le voile qui lui cachait encore les prochains horizons.
Il y avait un an qu'il vivait ainsi dans cette fièvre curieuse et jalouse, lorsqu'il se décida, par une résolution désespérée, à pénétrer dans ce mystère qu'il avait creusé vainement jusqu'alors.
Quelques jours avant sa mort, madame de Beaumeillant avait profité d'un reste de forces expirantes pour brûler un grand nombre de lettres et de papiers. A sa dernière heure, elle se rappela que le sacrifice n'était pas complet ; sentant sa fin prochaine, elle