CHAPITRE I
confia h son fils le soin de livrer aux flammes une cassette qu'elle lui désigna. Richard remit au lendemain l'accomplissement de ce devoir : des jours s'écoulèrent sans qu'il y songeât; lorsque enfin il tint entre ses mains cette cassette, prêt à l'anéantir, il en fut empêché par une puissance invisible, et chaque fois qu'il y revint, la même force l'enchaîna.
A lalonguC;, cette cassette exerça sur lui d'étranges influences; on eût dit qu'il s'en échappait un fluide qui l'attirait, une voix qui le charmait, un regard qui le fascinait. C'était un charme, en effet, une fascination réelle. Il passait des heures entières à la couver d*un œil ardent ; il se surprenait parfois à promener sur elle une brûlante main. Un jour qu'il en trouva la clef, il la prit, la roula longtemps entre ses doigts par unmouvementconvulsif; puis, d'un pas brusque et résolu, il alla droit au coffret, dont les cercles d'acier reluisant au soleil semblaient l'attirer fatalement, comme la lumière attire les phalènes ; mais il s'arrêta court, lança la clef dans le parc et s'enfuit avec épouvante.
Depuis ce jour, il avait évité d'entrer, sous aucun prétexte, dans cette chambre. Cependant, par une de ces nuits où la folie apparaît à la douleur qui veille, par une de ces insomnies où tout ce qui souffre en nous revêt la forme d'un spectre miCnaçant, où le sang se consume, où le cerveau s'égare, où l'âme se dévore, Richard se leva. Des éclairs sillonnaient le ciel, la foudre roulait au loin, les arbres du parc mugissaient comme des flots sur une grève. Il sortit; la pluie tombait en larges gouttes sur son front sans le rafraîchir. Il marchait, harcelé par ses pensées comme
un cerf par une meute. Il y avait juste un an que madame de Beaumeillant avait succombé par une nuit pareille. De retour au château, Richard voulut revoir la chambre où cette infortunée s'était endormie du dernier sommeil. 11 entra religieusement et promena autour de lui un lent et douloureux regard. En apercevant la cassette qui brillait dans un coin, à la lueur de la lampe, il tressaillit et prit Dieu à témoin que ce n'était pas elle qu'il cherchait. Pour se convaincre lui-même de la pureté de ses intentions, pour en finir avec le trouble de son âme, il alluma un grand feu et jura de ne point s'éloigner avant d'avoir accompli la dernière volonté de sa mère. Pendant que le bois s'embrasait, il se jeta dans un fauteuil, et se prit à repasser tous les détails de sa destinée avec une ardeur maladive qu'exaltait encore ce lamentable anniversaire. La tempête avait redoublé, la pluie fouettait les vitres, le tonnerre déchirait la nue. Richard ne sentait son cœur ni moins orageux ni moins sombre. 11 prit le coffret, le posa sur le marbre de la cheminée et demeura longtemps à le contempler en silence. Il se tenait debout, pâle, tremblant, défait, et nul n'aurait pu dire ce qui se passait en lui, tant était indéfinissable l'expression de ses yeux et de son visage.
Enfin, par un mouvement ^de bête fauve qui s'élance sur sa proie, il saisit la cassette à deux mains; mais, au lieu de la jeter aux flammes, il la brisa contre la plaque du foyer. Des papiers s'en échappèrent, et, dispersés par la violence du choc, volèrent çà et là sur le parquet. Richard resta d'abord frappé de terreur; il crut entendre la voix de