CHAPITRE II
amour qui, en se retirant, n'a déposé en vous que le dédain, le mépris et Tinjure? C'est que tune m'as jamais aimée, va ! Non, durant le siècle de douleurs qu'a duré cette liaison fatale, je n'ai pas cru un seul instant à ton amour, pas un instant! J'attendais, j'espérais, j'essayais, je^ ne croyais pas. Ainsi donc, voilà le prix de tant d'efforts et de sacrifices ! Ne vous y trompez pas, je suis morte : rien, plus rien ! Vous avez clos ma vie. Je n'étais que par vous et pour vous. Il vous aurait suffi d'un peu de bonté pour m'amener sans effort au seuil des affections paisibles, pour m'aider à franchir sans déchirement le passage des illusions à la réalité. Peut-être n'étais-je pas tout à fait indigne de quelques soins et de quelques ménagements ; peut-être avais-je quelque droit d'espérer que vous m'enseveliriez doucement dans votre tendresse. Oui, un peu de bonté suffisait : vous n'avez pas voulu. C'était pourtant une œuvre sainte, une entreprise qui pouvait tenter un cœur généreux; avec un peu de patience, vous pouviez sauver une âme : vous n'avez pas voulu! Qu'elle s'éteigne donc, cette âme dédaignée qui n'a plus rien à faire ici-bas ! »
Cela continuait ainsi, passant tour à tour des reproches aux regrets, de la tendresse à la colère, de l'orgueil outragé à l'humilité suppliante, éternelles plaintes de l'amour délaissé : seulement, la mort de la victime donnait à celles-ci un caractère terrible et solennel, qui eûttouché lesplus indifférents et imposé aux plus sceptiques. Cependant, pour un esprit à la fois expérimenté et désintéressé, ce n'eût été, à vrai dire , qu'un poëme assez vulgaire ; mais
pour Richard que ses instincts seuls avaient éclairé jusqu'alors, pour ce jeune homme qui, ne sachant précisément rien de la vie, venait d'en lire tout à coup le chapitre le plus lamentable, écrit avec les pleurs et le sang de sa mère, ce fut un coup de foudre qui le frappa en Tilluminant, et cette fois enfin il se trouva face à face avec sa douleur.
«Ainsije n'étais rien pour toi! — murmura-t-il lentement d'un air sombre ; — ainsi, pas un mot pour ton fils? Ton âme dédaignée n'avait rien à faire icibas? Tu n'as pas cru devoir, pour ton enfant, te donner la peine de vivre ? Ton fils qui t'adorait, ton enfant qui ne vivait qu'en toi ! Quel égarement fut le vôtre!... Mais toi, qui donc es-tu, — s'écria- t-il l'œil en feu et le bras menaçant, — toi qui m'as volé l'amour, le bonheur et la vie de ma mère? toi qu'elle implorait à genoux, et qui, sans pitié, voyais couler ses larmes? Elle t'aimait, et tu l'as chassée I Elle t'aimait, et tu l'as tuée ! Et c'est toi pourtant qu'à sa dernière heure elle appelait encore; sur ses lèvres près de se fermer, je n'ai recueilli que ton nom ; dans son cœur près de se glacer, je n'ai surpris que ton image ! »
Il marchait à grands pas dans la chambre, se frappant le front et pressant sa poitrine avec rage. L'attrait de la souQ'rance le ramena bientôt aux lettres dispersées. Il les prit une à une et les lut d'un regard tantôt enflammé de colère, tantôt mouillé d'attendrissement. C'était dans toutes le même chant plaintif et désolé; dans toutes, la révolte et le désespoir d'une âme qui n'a vu dans la vie que l'amour, et qui sent que l'amour l'abandonne ; dans toutes surtout, le