CHAPITRE I. i§f
sa mère qui s'élevait pour l'accuser et le maudire. Mais l'enfer était tout entier dans son sein ; il consomma la profanation.
Ces lettres, toutes sans suscription, avaient été écrites par madame de Beaumeillant durant les deux années qui suivirent son dernier retour : c'étaient les épanchements de sa douleur, le récit, jour par jour, de sa lente agonie. Richard s'étendit sur le parquet, sa main prit au hasard au milieu des lettres éparses. La première qu'il ouvrit les résumait toutes : c'était aussi la première sans doute qu'avait écrite madame de Beaumeillant après son retour, le premier cri de son désespoir, le premier sang de sa blessure. Richard, en dépliant les feuillets, sentit son cœur défaillir et son front se mouiller d'une sueur froide : on eût dit un amant qui va se convaincre de l'infidélité de sa maîtresse. Toutefois, en reconnaissant l'écriture de sa mère, çà et là effacée parles larmes, il fut saisi d'un sentiment de respect religieux; tous les pudiques instincts de la jeunesse se réveillant en lui, il allait une fois encore résister au démon qui le poussait et sortir vainqueur de cette nouvelle épreuve, quand soudain un nom, le nom maudit que la mourante avait exhalé dans son dernier soupir, lui sauta, comme un aspic, au visage. Toutes ses pieuses dispositions s'évanouirent, et sa rage jalouse l'emporta.
(( Non, je ne vous ai pas quitté, comme vous l'avez dit, dans l'attendrissement de notre destinée ; gar-
dez pour vous vos consolations hypocrites. Je ne vous ai pas quitté, moi: je suis partie, j'ai fui, parce que vous m'avez chassée. Non, nousne nous sommespas séparés d'un commun accord, en vue de notre bonheur mutuel; je ne me suis pas séparée de vous, moi: c'est vous qui m'avez rejetée. Non, ce lien ne s'est pas dénoué : c'est vous qui l'avez brisé. Lâche et misérable, vous n'avez pas même le courage de votre infamie; bourreau, vous voulez qu'on vous plaigne à l'égal de la victime ; il faut vous savoir gré du sang que vous versez. Allez, je vous connais! Eh bien, vous êtes libre! moi, je suis morte, vous m'avez tuée. Morte, entendez-vous? Vous, heureux, libre enfin ! Libre, heureux, Évariste ! Mon amour vous pesait donc bien ! Il étaitdonc pour vous une bien lourde tâche, un bien rude fardeau, cet amour humble et résigné qui se tenait dans Tombre et se dévouait en silence ! Ce vous était donc un bien grand travail de vous laisser aimer, de voussentir aimé! Vous n'avez pas eu pour moi la pitié que vous ne craignez pas de réclamer pour vous; vous m'avez immolée froidement, à vos pieds, embrassant vos genoux et mouillant vos mains de mes larmes. Qu'avais-je fait pour me voir traitée de lasorte? Ce que tu avais fait, malheureuse ! tu aimais, et l'ingrat n'aimait plus! Dites, fallait-il pour cela vous montrer si dur et si cruel! Ne pouviez-vous attendre quelques jours, ou du moins laisser tomber quelques paroles affectueuses, afin que ce cœur, mortellement blessé^ pût en vivre jusqu'à sa dernière heure? Vous ne m'aimiez plus, hélas! mais si vous m'avez aimée, qu'était-ce donc que cet