PREMIERE PARTIE
réaliser quelques-uns, ma vie n'aura pas été stérile. Je fais aussi de doux rêves ; s'ils ne m'échappent pas tous, ma vie n'aura pas été sans bonheur. Tu le vois, c'est un parti pris : déjà je construis des granges, je plante des peupliers, j'ouvre des chemins vicinaux. Cette activité du corps me repose des fatigues de l'âme. Tous ces détails de la vie rustique, au milieu desquels j'ai été élevé, me charment et m'attirent au delà de ce que je pourrais exprimer. La terre est bonne à ceux qui Taiment et qui la cultivent. Tu ne sais pas, toi, de quel amour on se prend à l'aimer, etcombien cetamour, àl'encontre de quelques autres, est sain au cœur et à l'esprit! Le soir, je monte à cheval, et la journée s'achève à Mondeberre. Là, on cause, on lit, on parle de ce qu'on a lu; quelque vieux gentilhomme du voisinage vient se mêler à l'entretien. Mademoiselle de Mondeberre se met au piano et chante; on va s'asseoir sur le banc de pierre, sous les touffes de lilas et de faux ébéniers; ou bien, si la soirée est belle, on fait atteler la calèche, et l'on gagne Mortagne ou Tiffauges. On admire le paysage, on s'arrête devant les ruines, on évoque les vieux souvenirs. Près de se quitter, on s'étonne de la fuite des heures, et l'on se sépare en échangeant ce doux mot: A demain ! Si je compare l'existence que je mène ici et celle que je menais là-bas : ici, le repos dans le travail, des jours sereins, des relations paisibles, de chastes affections, avouées à la face du ciel; là-bas, l'agitation dans l'oisiveté, les soucis rongeurs, les efforts impuissants d'un amour épuisé, les querelles à essuyer, les soupçons à subir, tous les tiraillements, toutes les exigences d'une passion qu'on ne partage
aO FERNAND.
plus, tout cela dans Tombre et n'osant se montrer: alors je me demande comment il s'est pu faire que j'aie vécu là-bas de cette rude vie, lorsque j'avais ici un Éden ouvert à toute heure.
Mademoiselle de Mondeberre est charmante; telle dut être sa mère à seize ans. Je ne sais rien de plus poétique ni de plus touchant que Tintérieur de ces deux femmes, qui, sans autres ressources que leur tendresse mutuelle, se font l'une à l'autre un monde toujours nouveau. Je ne pense pas qu'il soit possible de rencontrer entre deux créatures plus d'harmonies et de rapports, plus de sympathies et de convenances. Leurs cheveux ont la môme nuance, leurs yeux le même azur, leurs lèvres le même sourire, leur âme et leur esprit le même goût et le même parfum. Seulement, à cause de son éducation solitaire, n'ayant jamais quitté le domaine où elle a grandi, mademoiselle de Mondeberre a quelque chose de plus agreste et de plus sauvage qui ne messied point aux grâces de la jeunesse. Élevée loin du monde, elle en ignore le langage et les habitudes ; mais il y a en elle cette élégance de race, cette distinction native que le monde n'enseigne pas. Elle est à la fois simple et fière, intelligente autant que belle. Pourquoi ne le dirais-je pas? parfois, en la contemplant en silence, je me prends à songer au temps où j 'approchais mes lèvres de cette fleur, alors en bouton; aux jours où mes doigts jouaient familièrement avec ces cheveux d'or, où ma main pressait cette main, où mon bras enlaçait cette taille. A ces souvenirs, malgré moi, confus et troublé, je sens un frisson courir de mes pieds àma tête, et je n'ose m'avouer ce qui se passe dans mon cœur.