PREMIERE PARTIE. ai
Mais, ami, que te conté-je là? Je voulais te parler d'Arabelle. Toutes ses lettres m'appellent à grands cris. Si tu la vois, dis, comme moi, que je fais bâtir, que j'ai trois procès sur les bras^ et qu'avec la meilleure volonté du monde il m'est encore impossible de fixer l'époque de mon retour. Je lui ai écrit ce matin. En voilà pour dix jours au moins, dix jours de repos, d'oubli, de pleine liberté ! J'en suis depuis longtemps à tout ce que la tendresse a de plus calme et de plus fraternel. Il ne tiendrait qu'à elle de comprendre, mais il paraît que ces choses-là ne s'entendent pas à demi-mot. Elle souffre, j'hésite et j'attends. Ce qu'il y a de vraiment désastreux, c'est que son amour semble augmenter à mesure que le mien s'en va. Si je mets trois bémols à mon style, elle me répond avec six dièses à la clef; il faudra pourtant bien qu'elle en vienne à s'apercevoir que nous ne jouons plus dans le même ton.
Sais-tu que tu m'épouvantes avec les vengeances de M. de Rouèvres ? J'en rêve toutes les nuits. Tu sais quel casjefais de cet homme; mais depuis quand as-tu découvert l'âme d'Othello sous cette froide enveloppe ? J'imagine que tu veux rire. S'il aimait sa femme comme tu le dis, son amour eût été moins patient, moins aveugle, et voilà longtemps qu'il nous aurait tués tous deux.