CHAPITRE IV
ces. M. de Beaumeillant s'abandonnait au charme, tout nouveau pour lui, d'aimer, de se sentir aimé, et de prendre part aux joies d'un intérieur affectueux et paisible; les chastes délices de la famille se révélaient à lui pour la première fois. Il se reposait enlin des ennuis de la solitude et des soucis d'une aride douleur; comme pour l'enchaîner et le retenir sur le seuil, le toit hospitalier séparait chaque jour d'une séduction nouvelle.
Cependant Pauline et Richard se voyaient en toute liberté et en toute innocence. Ils avaient en partage la beauté, l'intelligence etlajeunesse, avec le même sentiment poétique de la nature et de toutes choses. Tout leur souriait, tout les invitait ; M. de la Tremblaye lui-même paraissait encourager les muettes sympathies qui les attiraient l'un vers l'autre. Chez M. de Beaumeillant, ce ne fut pas l'œuvre d'un jour : il avait été trop rudement éprouvé, il était trop souffrant encore et trop meurtri pour pouvoir se relever et s'épanouir au premier rayon caressant; le souffle maternel avaiten lui desséché la sève ettari l'illusion. Frappé d'une longue stérilité, sa floraison fut lente et maladive. Pour mademoiselle de la Tremblaye, elle aima sans efl'ort, avec toute la grâce et toute la fraîcheur de ses seize printemps. Ils s'aimaient sans le savoir et sans se le dire, et M. de la Tremblaye était plus avant qu'eux-mêmes dans le secret de leurs jeunes cœurs.
Ce fut pendant son séjour à la Tremblaye que M. de Beaumeillant . reçut la nouvelle de sa ruine à peu près complète. Depuis la mort de son père, l'administration de ses biens avait été singulièrement
négligée. Tout entière à la passion, madame de Beaumeillant ne s'était guère inquiétée de ces soins vulgaires. Tout à sa douleur, Richard s'en était luimême médiocrement préoccupé. Il apprit, un matin, que la meilleure partie de sa fortune venait d'être engloutie dans un abîme. Il ne lui restait plus que la terre de Beaumeillant, c'est-à-dire la pauvreté.
M. de laTremblaye et sa sœur étaient près de lui lorsqu'il reçut cette nouvelle; il en fit part à ses amis.
«Sommes-nous riches^, nous? — demanda aussitôt Pauline à son frère.
— On le dit, » répliqua M. de la Tremblaye en souriant.
La jeune fille s'échappa pour cacher sa joie. C'est à peine si, de son côté, M. de la Tremblaye parut affecté de la ruine de son ami. Enfin M. de Beaumeillant lui-même reçut ce coup en gentilhomme, et il est vrai de dire que jamais désastre n'a produit moins d'effet.
On touchait à la fin de l'automne. Richard ne partait pas, et M. de la Tremblaye laissait vaguement eatrevoir que son vœu le plus cher était qu'il ne partît jamais. Il ne s'expliquait pas et ne précisait rien ; mais il mêlait M. de Beaumeillant à tous ses rêves, à toutes ses espérances, à tous ses projets d'avenir. D'une autre part, mademoiselle de la Tremblaye, qui avait aimé Richard pour sa tristesse, l'adorait pour sa pauvreté, si bien qu'il dut penser que sa ruine l'avait enrichi.
Mais il était écrit là-haut que ce jeune homme ne