‹ FernandChapitre 19 sur 156 · LE MEME AU MEME · texte numérisé non relu

LE MEME AU MEME

Rien n'est changé dans ma vie. D'où vient donc que mon cœur est rempli d'allégresse? Pourquoi triste hier et joyeux aujourd'hui? Il faut toujours en revenir à cette exclamation banale : Cœur de l'homme, abîme mystérieux !

Je m'étais levé ce matin, résolu comme la veille à

PREMIEHE PARTIE. 35

ne pas aller à Mondeberre. Le soir, j*ai pris, sans y songer, le sentier accoutumé, et je suis arrivé à la porte du parc, décidé à ne point en franchir le seuil. Bref, je suis entré ; le parc était désert. J'allai droit au château et trouvai au salon mademoiselle de Mondeberre seule avec l'étranger, tous deux au piano, à la fois riant, chantant et causant. Je crus comprendre que j'étais de trop, et je songeaisà m'esquiver, quand mademoiselle de Mondeberre me retint et me présenta à M. de B., son cousin. Pour le coup, c'était un prétendu, car de tout temps les cousins ont plus ou moins épousé leurs cousines. Nous n'eûmes pas échangé vingt paroles, que je le tins pour un fat et un sot. Il est des hommes qu'on hait à première vue; je sentis tout d'abord que je haïssais celui-ci. Il avait une certaine façon d'appeler Alice sâ jolie cousine , qui me donnait envie de lui tordre le cou. En l'examinant bien, jelui trouvai une beauté vulgaire, sans âme et sans intelligence, une élégance prétentieuse, une jeunesse compromise par un menaçant embonpoint. Ses gestes, son maintien, son langage, tout en lui me déplaisait, jusqu'au son de sa voix ; à ce point que, moiquinesuis pas d'humeur agressive, j'aurais payé cher le droit de le provoquer. Mademoiselle de Mondeberre semblait le trouver charmant : elle souriait à tout ce qu'il disait, et pour moi n'avait pas un regard. Je ne puis dire ce que j'ai souffert ainsi pendant une heure. M. de B. causait avec sa cousine ; je mêlais à peine quelques mots à la conversation. Je voulais me retirer, mais une main de ferme scellait à ma place. Madame de Mondeberre entra ; elle me demanda pourquoi on ne m'avait pas vu tous ces

jours. En cet instant Alice, qui parlait avec son cousin dans l'embrasure d'une fenêtre, partit d'un frais éclat de rire ; je me fis violence pour ne pas aller les étrangler tous deux. Enfin je me levai. Me voyant prêt à m'éloigner, M. de B. me demanda si j'étais venu à cheval. Sur ma réponse affirmative il m'off'rit de m'accompagner jusqu'à Peveney, car c'était son chemin pour retourner à Nantes. J'acceptai avec empressement. Le compagnon n'était guère de mon goût, mais il me souriait de ne le pas laisser au logis, a Quoi! vous nous quittez sitôt! s'écrièrent madame de Mondeberre et sa fille en s'adressant au beau cousin. — 11 le faut^ répondit M. de B. ; Pauline m'attend ce soir. » Je ne sais pourquoice nom de Pauline fut comme unrayon de soleil traversant la nuit de mon cœur, a J'espère, ajouta madame de Mondeberre, qu'à votre prochaine visite vous nous amènerezmon aimablecousine. » Je pensai qu'il s'agissait d'une sœur; le rayon s'eflaça, mon cœur retomba dans sa nuit. Cependant nos chevaux attendaient dans la cour du château. Alice et sa mère s'étaient mises à la fenêtre pour nous voir partir et nous envoyer le dernier adieu. Une fois en selle, nous les saluâmes de la main ; et, comme nous nous éloinions au pas allongé de nos bêtes, j 'entendis madame Mondeberre s'écrier: « Gaston, embrassez pour oi votre femme ! » A ces mots, je me sentis si léger, qu'il me sembla que la brise allait m'enlever comme une plume. Il se fit en moi un de ces coups de vent qui balayent le ciel en moins d'une minute. Je me pris bientôt à causer avec M. de B. Je m'étais singulièrement abusé sur son compte. Durant le trajet de

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