PREMIERE PARTIE
che qu'un prétexte pour aller se jeter dans tes bras? La passion suffirait à Ty précipiter ; penses-tu qu'elle hésite, à cette heure qu'elle se sent dénoncée à l'opinion et qu'elle voit son mari sur la voie de son déshonneur? Les sacrifices lui coûteront d'autant moins qu'elle n'a plus grand'chose à perdre et qu'il n'est rien d'ailleurs qu'elle ne sacrifiât avec joie à l'espoir de réveiller ton cœur et de ressaisir ton amour. Voyons, qu'as-tu fait pour parer le coup qui te menace? Cette lettre de rupture est-elle écrite? Est-ce franc, net, décisif? ïa main n'a-t-elle point tremblé? Ce n'est plus d'Arabelle qu'il s'agit cette fois, c'est de ton repos, de ton avenir, de ta vie tout entière. Puisse cette lettre arriver assez tôt! Si, fidèle à sa promesse, madame de Rouèvres ne tente rien sans m'avoir revu, sans m'avoir consulté, rien n'est perdu. Je lui dirai, moi, que tu ne l'aimes plus ; ce courage que tu n'as pas eu, je l'aurai pour vous sauver tous deux. Mais qui me dit qu'il en est temps encore? qui me dit qu'à cette heure madame de Rouèvres n'est pas sur la route de Peveney?
P. S. Bon courage, ami! rien n'est désespéré. Je n'ai pu arriver jusqu'à la comtesse, mais j'ai vu le comte qui m'a paru d'une sérénité parfaite : il parle d'enlever sa femme pour la mener aux eaux. Je ne m'étonnerais pas que la conduite qu'il vient de tenir rendît Arabelle au sentiment de ses devoirs. On a vu de ces retours soudains : je crois môme qu'on en cite jusqu'à trois exemples. Adieu donc. Mon amitié, trop prompte à s'alarmer, s'était exagéré les dangers de la situation : tout est calme, rassure-toi.
Les deux dernières lettres de Karl Stein surprirent brusquement M. de Peveney au milieu de ses rêves de félicité rustique. L'une fut l'éclair, l'autre le coup de foudre. Fernand vit son passé se dresser comme un mur prêt à lui barrer l'avenir. Après avoir écrit à madame de Rouèvres et porté lui-même sa lellrc à la poste, conformément aux ordres qu'il avait reçus, M. de Peveney compta les heures avec une anxiété qu'on peut imaginer sans peine. Il connaissait le sang-froid de son ami aussi bien que l'exallation de sa maîtresse ; il avait compris au premier cri d'alarme que le danger était imminent. Le lendemain, levé avant l'aube, il attendit l'arrivée (Ju facteur dans d'inexprimables angoisses. En lisant le récit que lui faisait Karl Stein, ses perplexités redoublèrent. Il pressentit dans sa destinée quelque chose d'irréparable. Cependant les dernières lignes le rassuraient, et, en calculant que la lettre qu'il avait écrite la veille arriverait le lendemain à son adresse, il se remit de son épouvante.
Il alla le soir à Mondeberre ; il y porta les préoccupations qui l'agitaient encore malgré lui. Il fut distrait, sombre, taciturne. Madame de Mondeberre en fît la remarque tout haut. Alice se mit au piano et chanta les airs qu'il aimait, tandis que sa mère l'interrogeait avec une discrète sollicitude; mais plus ces deux, femmes s'empressaient autour de lui, plus il sentait
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augmenter sa tristesse. II revint, en proie à une dévoi'ante inquiétude, oppressé, mal à l'aise, comme si l'air eût été chargé de tempêtes. L'air était frais et le ciel pur : il n*y avait d'orageux que son cœur. En approchant de sa maison, il aperçut dans l'ombre une voiture attelée devant sa porte. Ses jambes se dérobèrent sous lui, son front se mouilla d'une sueur froide. Il eut la pensée de s'enfuir. Il s'enfuit en effet et ne rentra que bien avant dans la nuit; mais il ne put s'empêcher de sourire de sa terreur et de gourmander sa faiblesse, en apprenant que la voiture qui Tavait si fort effrayé était celle de Gaston de B..., qui, se trouvant dans le voisinage, était venu pour lui serrer la main.
Le jour qui suivit fut le jour de la délivrance. Le facteur était passé sans s'arrêter : Fernand augura bien du silence de son ami et du silence d'Arabelle. En même temps il se dit qu'à cette heure sa lettre de rupture était nécessairement entre les mains de madame de Rouèvres. Libre ! il était libre ! Étrange liberté, qui lui apparaissait sous les traits d'une jeune reine, et qu'il saluait chargé de nouveaux liens : image de cette autre liberté que nous ne nous lassons pas de poursuivre, et que nous croyons avoir saisie quand nous avons changé d'esclavage !
Quoiqu'un peu mêlée de trouble et d'appréhensions, cette journée fut pour Fernand véritablement enchantée.Dansl'après-midi, madame de Mondeberre et sa fille vinrent le surprendre à son gîte, a Soyez bénies mille fois! dit M. de Peveney en leur donnant la main pour les aider à descendre de leur calèche. Votre présence ici réalise le plus doux de mes rêves; c'est
un bonheur que je n'aurais pas osé solliciter. — Vous le devez à votre tristesse d'hier, dit madame de Mondeberre en souriant; d'ailleurs nous avions projeté depuis longtemps de visiter votre petit royaum.e. — C'est le vôtre, Madame, ajouta Fernand en lui baisant les doigts avec respect. » Tandis qu'ils parlaient, mademoiselle de Mondeberre était déjà dans le jardin, courant, légère et curieuse, le long de ces allées peuplées de son image, où Fernand la suivait d'un regard charmé. Embellie par la présence de ces deux aimables créatures, sa retraite s'anima tout à coup et prit une face nouvelle. Ce fut pour lui comme un avantgoût des félicités vers lesquelles son âme tendait en secret; il lui sembla qu'il faisait, pour ainsi parler, une répétition du bonheur. Ayant prié madame de Mondeberre de dîner à Peveney, il y mit tant d'insistance qu'elle consentit. Ce fut le complément de la fête; jamais favori recevant sa souveraine ne tressaillit déplus de joie ni de plus d'orgueil que Fernand en voyant sous son toit, à sa table, tant de grâce et tant de beauté. La joie brillait aussi dans les yeux d'Alice, et madame de Mondeberre, heureuse et recueillie, paraissaitabsorbée dans la contemplation de ces deux jeunes gens; car, bien qu'il eût essuyé les premiers oragesdela vie, Fernand était encore dans tout l'éclat de la jeunesse. Le mauvais vent des passions avait passé sur son front, comme sur son cœur, sans en altérer la pureté. Il avait conservé tout le charme du jeune âge, de même qu'il en avait encore le facile enthousiasme et tous les généreux instincts, si bien qu'en le voyant auprès de mademoiselle de Mondeberre, il était impossible de ne point fiancer par la