DEUXIEME PARTIE
pied étroit et cambré. A la façon dont elle m'a reçu, j'ai cru comprendre que mademoiselle de Mondeberre m'en voulait secrètement de ne pas être un autre que moi-même. Elle n'a pas prononcé ton nom ; chaque fois qu'il a été question de toi, elle est restée impassible et muette. D'ailleurs, madame de Mondeberre ne m'a parlé de toi qu'avec une excessive réserve ; j'y mettais moi-même une discrétion qu'il te sera bien aisé d'imaginer : de sorte que Tunique pensée de nos trois cœurs était en apparence ce qui nous préoccupait le moins. Quand nous nous mîmes à table, je devinai le regard d'Alice qui te cherchait à ta place vide. Après dîner, M. Gaston
de B l'ayant priée de se mettre au piano, elle
s'en défendit en disant qu'elle n'avait joué ni chanté depuis près de trois mois. Le cousin insistait; de guerre lasse mademoiselle de Mondeberre essaya de chanter en s'accompagnant ; mais, au bout de quelques mesures, elle s'interrompit brusquement, se leva, et revint s'asseoir près de sa mère, qui la pressa contre son sein avec une expression de tendresse indicible. Ces deux âmes s'entendent et se comprennent en silence.
M. de B avait pris à part madame de Mondeberre pour s'entretenir avec elle; je restai près d'un quart d'heure en tête-à-tête avec Alice. Je réussis à l'apprivoiser. Tout en causant, je feuilletais un des albums qui couvraient la table du salon ; j'y trouvai, sur un coin de carton de Bristol, un petit dessin signé du nom d'Alice et représentant le château de Mondeberre vu du côté de la prairie. J'amenai doucement la belle enfant à me l'offrir comme un sou-
venir de la gracieuse hospitalité de sa mère, et je la priai d'accepter en échange un croquis de Decamps que j'avais dans mon portefeuille. Le reste de la soirée fut employé à visiter les lieux que j'avais appris à aimer longtemps avant de les connaître. Toutefois, je dois confesser que la fraîcheur de la soirée nuisit quelque peu à la sincérité de mes émotions.
Entre neuf et dix heures, je me retirai en compagnie de M. de B , qui fit route avec moi jusqu'à Peveney. Quelque bien que tu m'aies écrit de ce gentilhomme, un soir que tu venais de découvrir avec enthousiasme qu'il ne pouvait épouser sa cousine sous peine de bigamie, quelque estime que je fasse de lui d'ailleurs, je ne saurais pourtant m'empôcher de reconnaître que M. de B..... possède un des défauts (à moins que ce ne soit une qualité) les plus antipathiques à ma froide nature. C'est un cœur banal, un esprit indiscret, une âme en plein vent. Pareils aux vases fêlés qui ne peuvent rien garder, il y a des hommes dont la vie est un épanchement perpétuel ; leur confiance est à qui les écoute. En dix minutes on fait plus de chemin dans leur intimité qu'en dix ans dans une affection véritable. Ils se livrent à tous sans discernement, et s'en vont de porle en porte racontant de droite et de gauche leurs affaires et celles de leurs voisins, si bien que les connaissances d'un jour s'étonnent de jouir auprès d'eux de tous les privilèges d'une ancienne amitié, tandis que l'amitié s'indigne de se voir prostituée au premierétranger quipasse. Je n'aime pasceshommesià, et M. de B en est un. Nous n'avions pas gagné le sentier du bord de Peau qu'il m'appelait son