‹ FernandChapitre 51 sur 156 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

et se fond. Qui pleurera sur elle, si ce n'est moi, Tauteur de tous ses maux?

Si elle mourait pourtant?... Si elle mourait, c'est moi qui l'aurais tuée. En serais-je moins son meurtrier, parce qu'au lieu de l'immoler d'un seul coup, je l'aurais laissée mourir à petit feu ? Pour avoir prolongé son supplice, en aurais-je moins abrégé ses jours? Pour avoir répandu son sang goutte à goutte, en aurai-je moins tari dans son sein les sources de lavie? En trouverais-je plus aisément grâce devant Dieu et devant moi-même? Si elle mourait !... Mais qu'espères-tu donc, malheureux! As-tu pensé que sa dernière heure seraitl'heure de ta délivrance ? T'es-tu dit qu'après l'avoir mise au tombeau, tu n'aurais plus qu'à reprendre, libre et léger, le sentier des jeunes amours? T'es-tu flatté que ta conscience ne te poursuivrait point partout et toujours comme l'ange vengeur au glaive flamboyant? T'es-tu promis de nouer de nouveaux liens sur le cercueil de ta victime ? Astu médité d'associer ton âme flétrie à une âme innocente et pure ? Détrompe-toi, mon cœur ! Ta chaîne est double : l'une peut se briser, mais l'autre est infrangible, elle est forgée par le remords.

Ami, c^'en est fait; il est temps de se conduire en homme, et, puisque espérer est un crime, je renonce môme à l'espérance. J'accepte franchement la position que je me suis faite et ne me permettrai plus une plainte ni même un regret. Arrivé à Florence, j'écrirai à madame deMondeberre. Je hii dirai que

ma destinée est accomplie et que la patrie ne me reverra plus. Alice est jeune; en supposant qu'elle soit atteinte, son âme se relèvera promptement. C'est à la blessure la plus large et la plus profonde qu'appartiennent mes soins et mes veilles. Ma place est auprès d'Arabelle, je n'ai plus désormais d'autre tâche que de m'oublier en vue de son repos. La bonté peut suppléer l'amour; je trouverai ma récompense dans le sentiment de mon abnégation, dans la conscience de mes sacrifices. Il est impossible qu'on ne finisse pas par aimer l'être auquel on se dévoue; du moins on aime son propre dévouement, et c'est assez.

Depuis que j'ai compris mes devoirs et que je m'y soumets sans arrière-pensée, je me sens mieux avec moi-môme, je recueille déjà les fruits de ma résolution. Je suis mort au bonheur, mais le bonheur n'est pas une condition d'existence ; c'est même une chose assez peu commune pour qu'on se résigne à s'eti passer. Adieu donc, et pour toujours adieu, rêves charmants que je viens d'ensevelir! Adieu pour la dernière fois, jeune et gracieuse image trop longtemps caressée 1 Je ne me pencherai plus sur mon cœur pour vous contempler; mes regards ne vous chercheront plus dans le ciel désert.

J'organise notre vie et travaille sérieusement à mettre un peu d'ordre dans toutce désordre. La santé d'Arabelle m'inspire de vives inquiétudes. J'ai décidé que nous irions dresser notre tente soit à Pise, soit dans une des petites villes qui bordent la rivière de Gênes. Nous vivrons là ignorés et paisibles. J'aurai pour Arabelle la tendresse qu'on a pour un enfant

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