‹ FernandChapitre 54 sur 156 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

servaient de plafond. Je m'approchai d'un des lits; les couvertures en étaient lourdes et froides, les draps humides et rudes. Bien qu'on touchât aux premiers jours du printemps, l'atmosphère de l'appartement se ressentait du voisinage des Apennins, encore chargés de neige. Je demandai du bois, et, tandis qu'Arabelle se couchait, j'allumai moi-même un grand feu, qu'il fallut presque aussitôt éteindre à cause de la fumée qui se répandait à flots dansla chambre. J'allai au chevet d'ArabelJe. «Mon amie^ vous le voyez, lui dis-je avec découragement, ce lieu serait inhabitable, même pour une personne en santé. — On n'y vivrait pas, me répondit-elle avec calme, niais on peut y mourir. » Et comme à ces mots je demeurais frappé de stupeur : « Fernand, reprit-elle d'une voix ferme, ne restez pas ici, partez. Je suis décidée à ne pas sortir vivante de cette chambre, et je sens que votre présence, au lieu de les adoucir, ne ferait qu'irriter mes derniers moments. » A l'altération de ses traits, à Texpression de son visage^ je compris que ce n'était point un jeu et qu'elle parlait sérieusement. Il n'y avait pas de temps à perdre. Le postillon était encore avec ses chevaux dételés à la porte de l'hôtellerie. Je lui criai de ratteler. Je me jetai dans la voiture ; au bout d'une heure j'entrais dans Florence, et ' j'en sortais une heure après, accompagné d'un médecin et rapportant tous les objets présumés nécessaires à l'état d'Arabelle.

Lorsqu'à mon retour je lui parlai d'un médecin, elle me signifia qu'elle ne consentirait jamais aie recevoir. «Vous avez pris, dit-elle, une peine inutile ; la médecine n'a rien à voir ici. Je ne demande qu'une

chose, c'est qu'on me laisse mourir en repos. Mon Dieu ! ajouta-t-elle d'une voix moins brève et presque émue, ma vie fut assez tourmentée, il est juste que ma mort soit tranquille. » En dépit d'elle-même, j'amenai le docteur à son chevet; elle ne répondit à aucune des questions qu'il lui adressa. «Monsieur, dit-elle enfin, vous me fatiguez en pure perte. Qu'espérez-vous comprendre à ce qui se passe sous vos yeux? Où mon mal commence votre science finit. Ce n'est pas un corps souffrant, c'est une âme mortellement blessée qu'il faudrait guérir. Vous n'y pouvez rien. De grâce. Monsieur, laissez-moi. » Je le pris à part et l'interrogeai. « A moins, dit-il, que mes observations ne me trompent, cette femme n'a pas quarante-huit heures à vivre. Le mal est là, ajouta-t-il en portant un doigt à son front : elle mourra d'un transport au cerveau. — Sauvez-la ! m'écriai-je, sauvez-la, docteur : ma fortune est à vous, ma fortune, ma vie tout entière ! » Il sourit tristement, et se retira en hochant la tête. Je retournai vers Arabelle, je me jetai aupiedde son lit, jem'emparai de ses mains, je les inondai de baisers et de larmes. (( Qu'avez-vous? que s'est-il passé? Pourquoi désespérer de la vie, quand la vie promet d'être belle? Que vous ai-je fait ? Je vous aime. Si vous mourez, je meurs avec vous. Mais, voilà quelques jours à peine, vous ne parliez pas de mourir. Vous reposiez votre cœur sur le mien, vous me laissiez espérer qu'ilspourraientuajourrefleurirl'unetrautre. Qu'est-il survenu? Ai-je remué, sans le savoir^ les amertumes du passé ? Ai-je touché, sans m'en douter, à quelque point douloureux de votre âme ? Parlez-

Page 1