‹ FernandChapitre 55 sur 156 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

moi, éclairez mes perceptions. Si le mal que je vous ai fait crie vengeance, imposez à mon amour une tâche : quelle qu'elle soit, je Taccomplirai. S'il vous faut mon sang, je le verserai avec joie. Mais on parle, on répond, on s'explique, on n'est pas sans pitié pour un homme qui pleure et supplie ; on dit du moins pourquoi on veut mourir ! »

Je roulais ma tête sur son lit, je déchirais la couverture avec mes dents, tandis qu'elle, sur son séant, m'examinait d'un œil implacable, et paraissait se repaître avec une joie féroce du spectacle de mes tortures.

«Monsieur de Pevenej% dit-elle enfin, que penserait mademoiselle de Mondeberre si elle vous voyait ainsi? »

A ce nom que je n'avais jamais prononcé devant elle, à ce nom qui était resté en moi comme une perle au fond de la mer orageuse, je me levai avec épouvante, et nous demeurâmes immobiles à nous regarder l'un l'autre en silence. Après avoir joui quelques instants de ma stupeur, elle me tendit froidement un papier qu'elle tenait froissé entre ses doigts. Ce papier, je le pris d'une main tremblante : c'était ta lettre, au timbre de Clisson, datée de Peveney.

((Écoutez-moi, lui dis-je ; quand vous m'aurez entendu, vous me jugerez, et votre jugement sera pour moi celui de Dieu, o

Je m'assis auprès d'elle, sur un escabeau, et me mis à lui dévoiler dans toute sa nudité cette ténébreuse et déplorable histoire. Je ne dissimulai aucun détail. Je disles dispositions dans lesquelles je m'étais enfui de Paris, que j'étais las des orages de la passion

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moii)s encore que de la vie de ruses et de fourberies qu'elle traîne à sa suite. Je contai ce que j'avais souffert en la quittant, les combats que j'avais soutenus avant de me décider à déchirer son cœur ; comment j'avaisretrouvé mademoiselle de Mondeberre; qu'elle m'était en effet apparue comme un lointain espoir; mes remords cependant et mes hésitations toutes les fois qu'il s'était agi de rompre l'anneau qui me retenait au passé ; la lutte des regrets et des espérances ; la crainte de réduire au désespoir une tendresse que je me sentais dévouée ; toutes mes ftiiblesses, toutes mes terreurs, toutes mes lâchetés, je dis tout, et enfin par quelle fatalité la lettre de rupture que j'avais écrite n'était arrivée qu'après le départ d'Arabelle. 0 mon ami, que le cœur de l'homme est quelque chose de misérable ! Tandis que je parlais, près de cette femme qui allait mourir, j'étais, à mon insu, préoccupé de l'arrangement de mes phrases; je calculais, sans m'en rendre compte, les effets de mon discours; je trouvais, sans y songer, je ne sais quel charme de rhéteur dans le développement et dans l'analyse de mes sentiments! Quand j'eus tout dit :

a Vous savez le reste, ajoutai-je; voici maintenant ce que je vous propose. Je n'ai pas attendu jusqu'à cette heure pour immoler en moi tout ce qui n'est pas vous. Je vous offre d'essayer une nouvelle vie, et de tendre, d'un commun effort, sinon vers le bonheur, du moins vers la guérison et l'apaisement de nos âmes. Nous avons beaucoup souff'ert, nous souffrirons encore beaucoup; mais peut-être arriveronsnous, à force d'aide mutuelle, à ne plus regarder que

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comme un rêve affreux le souvenir de tant de mauvais jours.

— Je te comprends, malheureux ! s*écria-t-elle en éclatant ; ce n'est pas ma mort que tu redoutes, tu la veux, tu l'appelles, tu la demandes à Dieu ; mais, làcheque tu es, tun'as pas le courage dem'assassiner. Tu voudrais t'y prendre de façon que je te bénisse en mourant, et pouvoir ensuite te vanter de tes sacrifices. Tu t'arrangerais volontiers des profits du meurtre, à la condition d'échapper au remords qui le suit. C'est ainsi que tu nous as tous perdus avec ton indigne faiblesse. Je te connais enfin! Mais as-tu pu croire un instant que j'accepterais la tâche que tu me proposes? as-tu pensé que je consentirais à devenir sciemment la complice de tes trahisons, de tes parjures et de tes infamies ? Va ! tu me ferais horreur, si tu ne me faisais pitié. »

Elle retomba épuisée sur son lit, et moi, le visage caché entre mes mains, je restai écrasé sous le poids du mépris qui venait de fondre sur ma tête. Jamais, non, jamais homme ne se sentit courbé sous plus de honte. J'essayai pourtant de me relever, non par orgueil, mais pour la sauver.

(( 0 mon Dieu î m'écriai-je d'une voix qu'étouffaient mes larmes, je ne suis né ni lâche ni méchant. Comment, en ne cherchant que le bien, ai-je pu faire tant de mal? Ah! de quelque douleur qu'il vous ait abreuvée, Arabelle, croyez en mon cœur, ce cœur n'est point si déchu qu'il ne puisse prétendre à se réhabiliter. Ne soyez pas plus cruelle que Dieu, qui reçoit toutes nos fautes à rançon. Vivez, ne me repoussez pas. Ce n'est plus seulement ma conscience

qui vous sollicite; c'est ma tendresse qui vous presse et qui vous implore. »

Aces mots, Arabelle tourna vers moi sa pâle figure.

« Que me fait votre tendresse ? dit-elle d'une voix calme. Je vois votre erreur. Vous vous êtes tellement habitué à compter sur ma folle passion^ qu'il ne vous est pas môme venu à la pensée que cette passion pût s*éteindre avant moi. C'est de ce point de vue que vous raisonnez encore à cette heure. Vous croyez que je vous aime et que c'est la jalousie qui me tue : vous vous trompez, monsieur de Peveney. Il ne m'importe guère que vous aimiez ailleurs ; si je pouvais me préoccuper de la fille que vous avez choisie, ce serait, non pour l'envier, mais pour la plaindre, car je sens que vous serez fatal à tout ce que vous aimerez ; j'ai la conviction que vous porterez partout après vous tous les malheurs et tous les désespoirs que la faiblesse traîne après elle. Plût à Dieu que vous fussiez né méchant ! vous auriez été moins funeste. Je ne vous aime plus ; c'est à peine si je vous hais. Ce que je hais, et de toute la force que me laisse un reste de vie, c/est l'amour que j'ai eu pour vous, c'est l'égarement qui m^'a jetée dans vos bras, c'est les doctrines qui m'ont perdue. Vous avez éclairé mon cœur en le frappant, je vous dois de comprendre et d'aimer les trésors que vous m'avez ravis. N'insistez donc pas. Monsieur, pour que je vive, car nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, et nous serons moins séparés par la mort que nous ne le serions par la vie. »

C'était le dernier coup, ce fut le plus terrible. J'au-

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