DEUXIEME PARTIE
Et deux ombres penchées Tune vers l'autre mêlèrent en silence leurs pleurs et leurs baisers. ^
«Écoute, dit Alice en s'agenouillant sur le gazon aux pieds de madame de Mondeberre : tu m'aimes, n'est-ce pas, et tu ne veux pas m'affliger ?Eh bien ! ma résolution est arrêtée depuis longtemps. Ce n'est pas d'un caprice d'enfant qu'il s'agit, mais d'une volonté calme, sérieuse, réfléchie. Je ne veux pas me marier. Tous les hommes que Gaston s'est obstiné à nous présenter m'ont paru vains, ou sots, ou laids. Qu'il n'en soit plus question entre nous. Je ne sais rien du monde et n'en veux rien savoir. Je sens qu'il n'arien qui te vaille. Je suis heureuse auprès de toi. Pourquoi changerais-je un sort si doux pour courir les chances d'un bonheur incertain, que je ne rêve ni n'appelle ? Aimons-nous et continuons de vivre comme par le passé. Je n'ai pas une autre ambition.
— Va ! je sais bien que tu n'es pas heureuse ! » murmura madame de Mondeberre avec une expression de tristesse ineffable.
Alice appuya son front sur les genoux de sa mère, et ne répondit pas.
Cependant la brise fraîchissait, déjà des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes. Madame de Mondeberre s'éloigna appuyée sur le bras d'Alice. Lorsqu'elleseurentdisparuetqu'il n'entendit plus le bruit de leurs pas, M. de Peveney^ plus pâle que la lune qui blanchissait le sable des allées, plus tremblant que les feuilles qu'agitaitlevent, sortit du massif de lilas et vint tomber sur le banc de pierre. La tête cachée entre sesmaiiib el se repétant à lui-même
126 FERNAISD.
les paroles qu'il venait d'entendre, il caressait depuis quelques instants, avec une lâche complaisance, la pensée qu'Alice n'était pas mariée; il y trouvait à son insu une satisfaction égoïste et cruelle , quand tout à coup il s'enfuit comme s'il eût senti une vipère se glissant furtivement dans son cœur. Il traversa le parc au pas de course ; dans son trouble, il s'égara. Au lieu de gagner le bord de la rivière, il rabattit sur le château. Il s'arrêta pour le regarder une dernière fois, puis il reprit sa course en se dirigeant vers la Sèvre; il était près d'en toucher la rive, lorsqu'au tournant d'une allée couverte, il se rencontra face à face avec Alice et madame de Mondeberre.
Il y eut de part et d'autre un mouvement d'hésitation que rien ne saurait exprimer. Mademoiselle de Mondeberre seule ne témoigna pas de surprise ; elle demeura grave et immobile au bras de sa mère. Avant qu'aucun mot eût été prononcé, M. dePeveney s'approcha et prît une main de madame de Mondeberre, qu'il pressa contre son cœur sans oser la porter à ses lèvres ; puis il s'inclina devant Alice, qui resta impassible et muette. Cela fait, après quelques parolesinsignifiantes échangées sans suite entre Fernand et la châtelaine, ils prirent tous trois le chemin du château.
Ce n'était pas seulement l'émotion et Tétonnement qui tenaient ainsi madame de Mondeberre froide et réservée. Bien qu'Alice n'eût jamais révélé le secret du mal qui la consumait, madame de Mondeberre savait mieux qu'Alice elle-même ce qui se passait dans ce jeune cœur. Elle avait assisté pendant près de trois ans au drame le plus douloureux que puisse