‹ FernandChapitre 62 sur 156 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

finit par s'y oublier et par goûter à cette discussion dlnteréts positifs un charme qui lui parut tout nouveau. Au choc des idées, il sentit se réveiller et vibrer dans sa poitrine les nobles instincts que le trouble des passions y avait longtemps étouffés, Tamour de la patrie, la haine de l'injustice, le culte de la vérité, rentbou>iasme qu'allume chez les âmes bien nées toute action grande et généreuse. Il comprit qu'il y a pour l'ambition de l'homme des luttes belles et fécondes. Il se retrempa aux realités de la vie : comme le géant delà Fable, entoiichantlaterre, ilretrouvases forces. Rentré chez lui, M. de Peveney brûla la lettre d'éternel adieu qu'il avait écrite le matin à madame de Mondeberre, et le lendemain il trouva un prétexte qui lui fit une obligation de retourner le soir au château. Il en est des âmes aux prises avec la douleur comme du chêne et du roseau battus par le vent de la tempête : où les forts se raidissent et succombent, les faibles plient et se relèvent. Ainsi Fernand subissait déjà des influences amollissantes. Il était toujours décidé à partir, et n'imaginait pas que le remords qui le consumait dût jamais s'apaiser ni s'éteindre. Il s'interdisait tout espoir et continuait de se regarder comme retranché du nombre des vivants. Toutefois il ne partait pas ; les impressions terribles s'effaçaient chaque jour ; ses facultés de souffrir, usées par la solitude, achevaient de s'amortir dans l'atmosphère des douces relations. Quoique dans un avenir encore lointain, on pouvait croire saguérison d'autant plus probable que, la jugeant luimême impossible, il ne faisait rien pour y résister. Un soir, en rentrant, il aperçut dans la cour sa chaise

réparée etgaranlie jusqu'au bout du monde. Il donna des ordres pour qu'on la remisât, et le lendemain il écrivait à son notaire pour lui enjoindre d'ajourner la mise en vente de ses propriétés.

Cependant la vie du château avait pris une face nouvelle. Mademoiselle de Mondeberre se relevait comme un beau lis. L'éclat de la jeunesse et de la santé reparaissait peu à peu sur ses joues; l'azur de ses yeux s'était éclairci ; son corps avait retrouvé cette démarche souple et légère que donnent la joie et le bonheur. Après avoir grandi dans la solitude et s'être développé dans l'absence, l'amour de cette enfant venait de se changer en une passion exaltée et profonde. Gomment aurait-il p'u en arriver autrement? Ce jeune homme, qui avait disparu tout d'un coup comme emporté par un orage, et qui revenait, après trois ans d'une vie errante^ pâle et souffrant, mystérieux et sombre, réunissait toutes les conditions nécessaires pour frapper vivement une âme de vingt ans, déjà depuis longtemps éprise. Alice n'échappa point aux poétiques séductions du malheur: son imagination acheva ce que son cœur avait commencé.

Il n'en fut pas ainsi de madame de Mondeberre, qui observait d'un œil à la fois inquiet et charmé les changements qui s'opéraient sur le frontet dans l'humeur d'Alice ; sa prudente sollicitude ne s'en alarmait pas moins que sa tendresse ne s'en réjouissait. Pleine de confiance dans la loyauté de M. de Peveney, ce jeune homme pourtant la troublait malgré elle. Que savait-elle de son passé ? que pouvait-elle présumer de ses sentiments ? Devait-elle, par une lâche

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complaisance, encourager une intimité qui pouvait ruiner de fond en comble la destinée déjà trop compromise d'une fille adorée ? Elle éprouvait depuis le retour de Fernand un inexplicable malaise : parfois son âme frissonnait sous de vagues pressentiments. Après avoir vainement attendu qu'il déclarât ses intentions, madame de Mondeberre se décida sans effort à prendre elle-même l'initiative. Un soir qu'ils marchaient tous deux dans une allée du parc :

«Monsieur de Peveney, lui dit-elle, je vais vous parler avec une franchise à laquelle je vous ai depuis longtemps habitué, et qui ne messied pas, j'en ai la conviction, à la noblesse de votre caractère. Je n'hésite pas plus à vous confier mes scrupules et mes terreurs que je n'hésitai, voici bientôt trois ans, à vous révéler mes rêves et mes espérances. Vous m'avez déjà entendue. Vous comprenez que votre présence ici ne saurait être indiff'érente, et que, si vous ne pouvez rien pour mon bonheur, vous me devez de ne rien ôter à mon repos. Sans doute il m'en coûtera de vous perdre ; mais, quelque rigoureux que soit le sacrifice, je me résignerai plus aisément à vous pleurer toute ma vie qu'à vous maudire seulement une heure. Décidez donc vous-même de la nature des relations qui doivent désormais exister entre nous. C'est vous seul que j'en ferai juge. Je ne sais rien de votre passé et j'en respecte le mystère. Vous avez souffert, et mon cœur vous absout. Pour le reste, je m'en repose sur votre probité, vous estimant assez pour ne pas craindre d'affirmer devant Dieu que vous êtes incapable de prétendre à un titre dont vous vous sentiriez indigne. »

Ces paroles éclairèrent M. de Peveney sur le véritable état de son cœur et l'amenèrent forcément à s'expliquer avec lui-même. Ainsi accusée, la position était claire et nette. Pris au dépourvu, Fernand ne devait plus songer à s'esquiver par d'hypocrites détours. Toutes les issues étaient fermées ; impossible d'éluder plus longtemps la conclusion qui lui était si loyalement offerte ! Son premier mouvement fut d'obéir au cri de sa conscience et de se condamner à un exil éternel ; mais il n'était pas homme à trancher d'un seul coup le nœud de sa destinée. Il s'agissait pour lui de rompre le dernier lien qui le rattachât à la vie ; il recula devant l'énormité du sacrifice, du moins il voulut voir^ avant de s'immoler, s'il ne lui restait pas quelque moyen honnête de composer avec son passé et de transiger avec ses remords.

(( Madame, répondit-il, la sagesse et la bonté s'expriment par votre bouche. Je vous admire autant que je vous aime. Si je ne cédais qu'à la voix de mon cœur, je serais déjà à vos pieds ; mais j'ai traversé tant de mauvais jours, mon âme en est encore si remplie de trouble et d'effroi, qu'avant d'accepter le bonheur, je vous dois d'examiner si j'en suis digne. Si demain je ne reviens pas, pleurez sur moi. Madame, car je vous aurai vue ce soir pour la dernière fois. Si je reviens, ouvrez les bras à votre fils.

— Allez, mon enfant, ajouta madame de Mondeberre avec mélancolie ; si vous ne revenez pas, ce n'est pas seulement sur vous que mes larmes devront couler. ))

Fernand passa la nuit qui suivit ce court entretien dans une agitation qu'il est aisé d'imaginer. Il des-

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