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CHAPITRE II

osé mettre leur projet à exécution. Joseph supportait avec une patience angélique toutes les avanies qu'il plaisait à ses frères de lui infliger. Son plus grand chagrin était de ne plus pouvoir attirer au château le vieux curé de Bignic, qu'il aimait et qu'il vénérait. Il avait dû renoncer au bonheur de le recevoir, sous peine de l'exposer aux spirituelles railleries que le terrible caporal ne lui aurait pas épargnées.

Cependant le désordre allaitcroissant. Jean, Christophe et Jérôme en étaient arrivés à perdre toute réserve et toute retenue. Le Coat-d'Or ressemblait exactement à un cabaret im jour de foire ; il n'y manquait qu'un bouchon à la porte. On y tenait table ouverte et on s'y grisait du matin au soir, quelquefois même du soir au matin. La meilleure partie des revenus de la maison s'écoulait en vins et en liqueurs de toute sorte; en même temps on y jouait gros jeu, si bien que ce saint lieu faisait le double office d'auberge et de tripot. Les domestiques imitaient leurs maîtres, la cuisine avait ses saturnales aussi bien et mieux que l'antique Rome. Bref, au bout de quelques mois, la place n'était plus tenable ; Joseph, après avoir essayé vainement de ramener ses frères dans une meilleure voie, songeait sérieusement à se retirer de cet enfer pour aller vivre seul au village voisin.

Toutefois, avant de se décidera prendre un parti qui eût achevé de déconsidérer ses frères, il voulut tenter un dernier effort, et tâcher encore une fois de rendre ces malheureux à de plus louables sentiments.

Il alla trouver le curé de Bignic ; et, après s'être

consulté avec lui sur les plaies de son intérieur, il revint avec un remède qu'il ne s'agissait plus que de proposer et de faire agréer à ces âmes malades.

Longtemps il hésita ; il savait d'avance que de répulsions il allait rencontrer, que d'antipathies il aurait à combattre. Cependant c'était le seul remède à tant de maux, la seule chance de salut qui restât à ces égarés. Mais comment les gagner à son avis ? Par quel charme soumettre et amollir ces esprits rebelles et ces cœurs endurcis ? Un soir, il pensa que l'heure propice était venue. C'était un soir d'automne. Tous quatre se tenaient assis devant une flamme claireetjoyeuse: Joseph silencieux et songeur comme de coutume ; les trois autres pâles, souflVants et un peu honteux d'une abominable orgie qu'ils avaient consommée la veille. On lesavait relevés ivres-morts pour les porter chacun dans son lit ; bien qu'ils eussent un estomac à digérer l'acieret un front habitué depuis longlemps à ne s'empourprer que des feux de l'ivresse, ils se sentaient doublement mal à l'aise; quand Joseph tournait vers eux son doux et limpide regard, la rougeur leur montait au visage.

Joseph, qui les observait, pensa que c'était le cas ou jamais de risquer sa proposition. Après avoir prié Dieu de l'inspirer et de. le soutenir, au moment où Christophe, Jérôme et Jean secouaient la cendre de leurs pipes et se préparaient à s'aller coucher, le 15 octobre de l'année 4818, à la neuvième heure du soir, Joseph prit la parole, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme :

«Mes frères, — dit-il, — nous menons une triste vie, triste devant Dieu, triste devant les hommes.

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