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CHAPITRE II

Que dirait notre sainte mère si elle était encore au milieu de nous? Quelle doit être sa douleur, toutes les fois que du haut du ciel elle abaisse les yeux sur ses tils ! ))

A ce début, ils restèrent silencieux et confus; car, au milieu de leurs égarements, ils avaient gardé pour le souvenir de leur mère un profond sentiment d'amour et de vénération. Jean fut bien tenté de répondre par quelque impiété; mais Christophe le prévint et Jui dit d'un ton brusque :

« Jean, respecte ta mère ; elle valait mieux que nous.

— Mes frères, — reprit Joseph av^c plus d'assurance,— c'est surtout par nos actions qu'il conviendrait d'honorer sa mémoire. Hélas ! si Dieu nous la rendait, pourrait-elle reconnaître en nous ses enfants qu'elle avait élevés dans l'accom. plissement rigoureux de lous les devoirs delà pauvreté? Jérôme, est-ce toi ? dirait-elle de cette douce voix dont l'harmonie vibre encore dans nos cœurs ; est-ce toi, mon bienaimé Christophe ? est-ce toi, Jean, mon premier-né, l'enfant de ma prédilection, le premier fruit qui fit tressaillir mes entrailles? Est-ce mes quatre fils que je retrouve ainsi, eux qui promettaient de grandir pour être un jour l'orgueil et la consolation de ma vieillesse ? )>

Jean mordit sa moustache rousse, Jérôme et Christophe se détournèrent pour essuyer leurs yeux du revers de leur main. Ils avaient du bon; il faut dire aussi que leur estomac, qui se ressentait encore des excès de la veille, les disposait merveilleusement bien à l'attendrissement et au repentir. Ce sont les

lendemains d'orgie qui ont fait les anachorètes. « C'est vrai, — dit Christophe, — nous vivons comme des sacripants. C'est ce gueux de Jean qui nous a infestés des habitudes de sa vie des camps.

— Halte-là! — s'écria Jean; — à l'armée nous étions cités, l'empereur et moi, pour notre tempérance. C'est Jérôme, c'est Christophe, qui m'ont inoculé les mœurs infâmes de leur vie de bord.

— Voilà donc, mes frères, — s'écria Joseph les interrompant, — voilà à quel point nous en sommes venus ! à nous accuser les uns les autres de nos vices et de nos désordres. Il fut un temps où nous vivions unis, sans querelles ni discordes, simples et contents comme de braves enfants du bon Dieu. Nous étions pauvres alors; mais le travail remplissait nos jours , et chaque soir nous nous endormions dans la joie de nos âmes, dans la paix de notre conscience ! »

Encouragé par le silence de l'assemblée, Joseph fit une peinture énergique et fidèle de ce qu'était l'intérieur du Coat-d'Or depuis la mort du chef de la famille; il mesura l'abîme dans lequel s'étaient plongés ses frères; il dévoila l'avenir qui les attendait s'ils persistaient dans leurs égarements ; il prédit la honte et la ruine de leur maison. Il s'exprimait avec une conviction douloureuse. Christophe et Jérôme l'écoutaient d'un air humble; Jean luimême ne cherchait plus à cacher son émotion ; tous trois entrevoyaient avec épouvante à quel degré d'abaissement ils étaient descendus.

Lorsqu'il se vit maître de son auditoire, dès qu'il comprit qu'il tenait ces trois hommes comme trois

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