CHAPITRE IV
prières de Joseph, ni le mariage de Jérôme, ni la présence d'une grave épouse, une petite fille blanche et rose le fit par enchantement.
Sur le bord des deux tombes qui venaient de s'ouvrir sous leurs yeux, Christophe et Jean avaient déjà senti leurs mauvaises passions chanceler ; ils les virent s'abattre et s'éteindre peu à peu au pied d'un berceau. Ces deux hommes en arrivèrent sans effort à toutes les puérilités de l'amour; ils rivalisèrent de maternité avec Joseph, et ce fut un spectacle touchant, en effet, de les voir tous trois penchés sur ce nid de colombe^ épiant les premiers gazouillements et les premiers battements d'ailes.
L'enfant grandit; avec elle grandit l'affection des trois frères. C'était une belle enfant, vive, pétulante, pleine de vie et de santé, portant bien le nom que lui avait donné Christophe. Chez elle toutefois le caractère viril n'excluait aucun charme ; à peine échappait-elle au berceau, qu'elle avait déjà le gracieux instinct des coquetteries de la femme. Cet instinct, où Tavait-elle pris ? C'est ce que nul ne saurait dire. Le lis sort blanc et parfumé d'une bulbe noire et terreuse ; le papillon sort de sa chrysalide étincelant d'or et d'azur. ;
Elle grandit en pleine liberté, dans le robuste sein d'une âpre et sauvage nature. Le soleil de la côte et le vent de la mer brunirent la blancheur de son teint; sa taille s'élança, ses membres s'assouplirent, elle poussa svelte et vigoureuse, comme la tige d'un palmier. Christophe et Jean la formèrent aux exercices du corps, Joseph prit la direction de son cœur et de son esprit. Les deux premiers la bercèrent avec
de belliqueux récits; le troisième lui inspira le goût de rétude et des arts. Christophe la familiarisa avec les jeux de l'Océan, Jean avec l'équitaiion et les armes; Joseph surveilla l'épanouissement de son intelligence. Il en modéra l'essor aventureux et s'appliqua de bonne heure à tempérer les mâles tendances que Jean et Christophe se plaisaient à développer en elle. II n'y réussit qu'à demi ; mais Jeanne était douée d'une distinction native et d'une instinctive élégance, qui^ à défaut de Joseph, auraient combattu victorieusement les influences d'un entourage vulgaire. Non-seulement elle ne prit rien de son oncle le marin, rien de son oncle le soldat, mais ce fut elle au contraire qui les embellit d'un reflet de ses grâces. Au contact de cette aimable créature, leurs mœurs s'adoucirent, leurs façons s'ennoblirent un peu et leur langage s'épura. Elle ne fut d'abord entre leurs mains qu'un jouet précieux et adoré; un sentiment de respect et de déférence se mêla insensiblement à l'expression de leur tendresse.
Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que cette tendresse éveilla tout d'abord en eux le sens de la fortune dont nous parlions tout à l'heure, et qui leur avait manqué jusqu'alors. Pour eux, ils ne changèrent rien à la simplicité de leurs habitudes ; pour leur nièce, ils eurent toutes les vanités, toutes les fantaisies du luxe, toutes les perceptions du bienêtre. Enfant, ils l'avaient enveloppée de langes à humilier la fille d'un roi; plus tard, pour parer sa chambre, ils s'épuisèrent en folles imaginations, en dépenses extravagantes. Paris envoya ses meubles