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CHAPITRE IV

les plus recherchés, ses plus riches étoffes ; rien ne sembla trop beau ni trop ruineux pour égayer la cage d'un oiseau si charmant. Le reste, à Tavenant: ils firent pleuvoir sur elle les diamants, les bijoux; le velours, la soie, la dentelle, arrivèrent par ballots au Goat-d'Or. Le goût et l'à-propos ne présidaient pas toujours à ces prodigalités ; mais Joseph se chargeait d'en corriger les excentricités; et d'ailleurs Jeanne préférait aux parures dont on l'accablait la robe d'indienne avec laquelle elle courait sur les brisans, et les brins de bruyère en fleur qu'elle tressait dans ses cheveux.

A quinze ans, Jeanne était l'orgueil du Goat-d'Or. Elle tenait de Dieu l'intelligence et la bonté, de Joseph la chaste réserve d'une fille pieuse et charmante, de Ghristophe et de Jean l'ardeur et l'intrépidité d'une amazone. Avec Joseph, elle cultivait les lettres et les arts ; avec Jean, elle montait à cheval, tirait le pistolet, chassait le lièvre dans les landes; avec Christophe, elle pochait le long de la côte, et courait la mer sur une yole légère comme le vent.

C'était toujours à Joseph qu'elle revenait de préférence. Il avait été, il était encore son maître en toutes choses. Il avait mis à parer son esprit autant d'amour et de soin qu'en mettaient Jean et Ghristophe à parer sa beauté naissante. Il lui avait enseigné ce qu'il savait de peinture et de musique ; ils lisaient ensemble les poètes ; durant les beaux jours ils étudiaient dans les champs l'histoire des insectes et des fleurs. Pendant les soirées d'hiver, l'enfant se mettait au piano, Joseph prenait son violoncelle, et tous deux exécutaient de petits concerts, tandis que les

deux autres, assis au coin du feu, écoutaient dans un ravissement ineffable. Jeanne jouait sans talent, elle chantait sans beaucoup d'art ni de méthode; mais elle avait une voix fraîche, un goût pur, un sentiment naïf: on Técoutait comme on écoute les fauvettes, sans se demander si elles chantcmt bien ou mal : on se sentait charmé, sans savoir comment ni pourquoi.

Elle avait ainsi dans toute sa personne un charme indicible que Christophe et Jean subissaient en esclaves amoureux de leur chaîne. L'affection de Joseph semblait plus grave et plus réfléchie. Jeanne était, dans la plus large acception du mot, ce qu'on est convenu d'appeler un enfant gâté : fantasque, volontaire, mobile comme l'onde, elle avait tous les caprices d'une reine de quinze ans. Joseph la grondait bien parfois ; mais c'était, dans le fond de son cœur, une adoration qu'on pourrait comparera celle des anges aux pieds de la Vierge. Cette âme tendre et poétique avait enfin rencontré une jeune sœur à son image ; le ramier n'était plus seul au nid ; le daim avait trouvé sa compagne.

Quant k l'affection du marin et du soldat, ce devint un culte insensé. Les mères elles-mêmes n'auraient pas de mot pour exprimer un semblable délire. Enfant, ils l'avaient bien aimée ; mais quand ces deux hommes, qui n'avaient eu jusqu'à présent aucune révélation de la beauté, de la grâce et de l'élégance, virent sous leur toit, à leur foyer et à leur table, une jeune et belle créature, élégante et gracieuse, aimable autant que belle^ vivant familièrement de leur vie, tendre, caressante, rôdant autour

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