‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 111 sur 118 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

son cœur. Le bien qu'iF entendait dire eonstam« ment de son père avait fini par Tirriter. Que de fois, lorsqu'il revenait à sa solitude, blessé au plus sensible endroit de son être, il évoqua l'ombre adorée pour la couvrir de ses pleurs et de ses baisers! Que de fois il ouvrit son cœur saignant à sa chère malheureuse proscrite I Que de fois, pour la venger du dédain et du mépris des hommes, il répandit sur elle des trésors d'indulgence et de bénédiction l

Richard pardonnait et s'exaltait dans sa tendresse, comme s'il eût compris que sa destinée crierait .d'elle-même assez haut contre la mère qui l'avait faite si rude et si lourde à porter.

Déjà l'expiation commençait.

Jusqu'alors Richard n'avait souffert que dans son amour; au contact du monde, sa blessure s'enve* uima. Ses susceptibilités s'aigrirent, son imagina^ tion se frappa ; le monde lui devint un enfer qu'il peuplait de sombres fantômes. Une défiance maladive égara ses perceptions; sous le coup d'une préoccupation acharnée, la réalité prit à ses yeux des formes terribles et des proportions menaçantes. Le déshonneur des mères est aux fils un pesant fardeau. Richard en arriva bientôt à croire qu'il portait écrit sur son front le secret qui le consumait. Aux regards les plus inoffensifs il prêtait des intentions offensantes. Son nom prononcé dans la foule le faisait tressaillir de terreur et de honte. Les paroles prononcées près de lui sifflaient comme des serpents à ses oreilles. Il se blessait aux discours les plus innocents et se déchirait aux plus bienveillants sourires. Il ne voyait partout qu'allusions cruelles

et railleuses. Exaltait-on devant lui la mémoire du

comte de Beaumeillant, ce n'était qu'en vue d'outrager la mémoire de la comtesse. Il lui semblait qu'on se taisait à son approche, qu'on l'observaità la dérobée, que tous les groupes s'entretenaient mystérieusement des fautes et des égarements de sa mère.

Ainsi, jeune et beau, joignant aux qualités les plus précieuses du cœur et de l'esprit le double privilège de la naissance et de la fortune, Richard vit, comme un printemps sans fleurs et sans soleil, s'achever dans l'ennui et la tristesse le pâle matin de sa vie. Il n'eut pas môme la ressource d'épancher ses peines dans un sein fraternel; il n'avait point d'amis. Naturellement fier et réservé, élevé solitairement, habitué de bonne heure aux émotions silencieuses, la défiance avait achevé de le renfermer en lui-même. C'était d'ailleurs une âme trop délicate et trop exquise pour rien laisser voir du mal qu'elle endurait : il y a des douleurs qui ne sortent jamais d'une noble poitrine.

Ce qui le soutenait dans cette dure épreuve qui n'avait que Dieu pour confident et pour témoin, ce qui lui faisait prendre sa sombre destinée en pa« tience, ce qui le retenait dans ce monde où ses pieds meurtris saignaient à chaque pas, c'était la haine. Jamais, au plus fort de ses amertumes, il n'avait accusé sa mère; toujours il s'était dit que, tombée entre des mains infâmes, elle avait été moins coupable que malheureuse. Il pleurait sur elle et ne l'accusait pas; mais l'homme qui l'avait perdue, Richard le haïssait d'une haine implacable . et profonde. A quelles fins souhaitait-il de le découvrir et de le ren-

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tontrer? Ses idées de vengeance n'aTaicnl rien d'arrêté ni de fixe; mais il le haïssait dans rSme, et, pour se IrouTerane fois seiikmenl face-& face avec lui, Richard eût volontiers donné sa vie eclii^re. Où ~\^,

le prendre? où le chercher? En arrivant à Paris, Richard s'était imaginé qu'il le reconnaîtrait entre tous, cet homme qu'il ne connaissait pas: il lui spmblait que des indices certains devaient tout d'ahord le lui Btgnaler dans la foule. Partout, à chaque inslant, il ^

s'était attendu à le voir paraître. Il s'en était fié à -/^

ses instincts; il avait compté sur une voix infaillible ^

qui tout d'un coup lui crierait : « Le voici I voici le " .

bourreau de ta mère I ii Enfin, à candeur du jeune ^

flge ! il s'était dit que le mépris général le lui indi- ,^

puerait à coup sûr; qu'il entendrait parler sans -.^

doute d'un homme perdu de mœurs et de répula- ^^

tien, se faisant un jeu de l'honneur des familles, et que cet homme sans cœur et sans Ame serait précisément celui qu'appelait sa colère.

Aucune de ces prévisions ne se réalisa. Parmi toutes les physionomies effacées dont se composent lus réunions du monde, Richard n'en trouva pas une «eule qui répondit au type qu'il s'était forgé. Le mépris général lui indiqua des parjures et des faussaires, des Irattres et des apostats, mais non pas en amour, terrain neutre sur lequel les hommes peuvent tout oser sans encourir la réprobation qui frappe impitoyablement leurs victimes, llîchard chercha donc vainement sa proie.

Las d'errer comme une &me en peine dans un monde où tout le froissait, il se préparait soit à voyager, soit à retourner dans son château de Bre-

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tagne, lorsqu'un incident qui devait se présenter tût ou tard changea subitement le cours de sa destinée.

Un soir qu'il se trouvait dans un salon du faubourg Saint-Germain, en passant près d'un groupe de jeunes gens qui ne le savaient pas si près, il entendit outrager sa mère. Le lendemain, une rencon* tre eut lieu au bois de Boulogne. Richard reçut un coup d'épée dans la poitrine.

Gomme les témoins s'empressaient autour de lui, une calèche découverte s'arrêta à l'entrée de l'allée où venait de se vider TafTaire; c'était la voiture d'un gentilhomme que Richard avait vu çà et là dans le monde, et vers lequel il s'était senti naturellement attiré, malgré la différence de leurs âges.

Propriétaire, à Auteuil, d'un cottage qu'il habitait durant la belle saison, M. de la Tremblaye (c'était son nom) avait l'habitude de faire, chaque matin, un tour de bois, au pas de ses chevaux. Bien qu'il eût franchi depuis quelques années le seuil de la virilité, il était jeune encore. Élégant et sévère dans son maintien et dans son costume, laissant lire sur son front la dignité de son caractère, c'était un de ce; hommes qui vous imposent en vous regardant ei vous honorent en vous donnant la main.

Il mit pied à terre, s»'approcha du blessé, et parut péniblement surpris de reconnaître M. de Beaumeillant, étendu sans vie sur le gazon de la contre-allée. Après l'avoir saigné sur place, le chirurgien qui avait assisté au combat ayant déclaré que ce jeune homme n'étuit en état de supporter ni le mouvement de la voiture ni la fatigue du retour à la ville, M. de la Tremblaye s'empressa d'offrir sa maison

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d'Auteuil, ob l'on porta Richard sur un lit de feuillage.

La blessure était grave. Tant que dura le danger, M. de la TremblKje veilla aesidûmeot au chevet de son hôte. La couvalescence fut longue. Richard en passa les premiers jours à Auteuil ; il 7 reTÎot fréquemment après sa guérison. Quoique ces deus - ' hommes ne fussent pas au môme point de lavie, il ^~ i. s'établit entre eux une intimité sérieuse, fondée sur ' ' une estime mutuelle et sur des sympathies récipro- - '4 ques. Pour la première fois Richard trouvaità échan- ^ ger sans crainte ni défiance ses idées et ses senti- 1 ments. M. de la Tremblaye ne toucha que d'uni: ; main discrète et délicate aux peines de son jeune ami, il respecta le secret de sa destinée et n'essaya pas d'en soulever le voile ; mais il versa sur ce cœur sdufTrant le baume salutaire d'une saine philosophie. ^ Ils avaient, le soir, sous les frais ombrages, dt! T longs entretiens qui exerçaient sur l'esprit de Ri- . ^ chard de bienfaisantes influences et le ramenaient insensiblement à une appréciation plus sage et plus vraie des choses d'ici-bas. M. de la Tremblaje élait ime de ces natures d'élite que l'expérience féconde et que la douleur enrichit. Chez lui, la faculté de sentir et d'aimer avait survécu aux illusions delà jeunesse. Il n'avait point ce scepticisme railleur que donne aux organisations d'une trempe moins généreuse la science amére de l'humanité. Il releva l'ftme abattue de Richard, il la doubla, pour ainsi dire, de la sienne, et lui ouvrit des horizons que M. de Beaumeillant n'avait pas jusqu'alors entre^iis.

SOS BICHARD.

Il l'entretenait gravement, lui conseillait d'occuper sa vie, de développer son intelligence, 'd'en diriger l'activité vers un but élevé et honnête.

« Montrez-vous digne, — lui disaitril parfois, — du nom que vous a légué votre père. Continuez vos aïpux : noblesse oblige* Je sais trop bien que notre épopée est close: il semble que la vieille aristocratie n'ait plus qu'à se croiser les bras et à laisser, du haut de ses châteaux déserts, passer le flot bour* beux d'une époque de prose et d'argent. Mais, quoi qu'on dise et qu'on fasse, nos noms pèseront toujours dans les destinées de la France. Tout homme a d'ailleurs sa mesure à donner. A l'œuvre donc I Ne consumez pas dans l'oisiveté les facultés que Dieu a mises en vous: ne vivez plus, ainsi que vous l'avez fait jusqu'à présent, dans la contemplation d'une douleur que j'ignore, que je respecte, mais qui ne doit pas, quelle qu'elle soit, vous détourner de vos devoirs. »

Cependant la santé de Richard était loin d'être entièrement rétablie. Aux approches de l'hiver, les médecins lui ayant conseillé l'air du Hidi, il se disposa à partir pour Rome. M. de la Tremblaye, qu'il alla voir la veille de son départ, approuva fort ses projets de voyage. 11 regretta seulement de ne pouvoir l'accompagner. Des liens sacrés le retenaient; sa mère, en mourant, lui avait laissé le soin d'une jeune sœur, qui n'avait d'autre appui ni d'autre protection que son frère. L'éducation de Pauline» qu'il surveillait à Paris depuis quelques années, était sur le point de s'achever ; tous deux devaient partir prochainement pour leur terre en Dauphiné.

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. «Je compte, Monsieur, — ajouta M. delà Tremblaye, — qu*à votre retour en France vous viendrez nous y voir. »

Richard en prit rengagement; ils se séparèrent après s'être serré la main cordialement.

La solitude est un mauvais compagnon de route. Toutefois les débuts du voyage ne furent pas sans quelque charme. Richard avait tant souffert de la gêne et de la contrainte que l'héritage maternel lui imposait vis-à-vis du monde, qu'il quitta Paris avec un sentiment de joie sauvage, pareille à celle que doit éprouver le prisonnier qui voit tomber ses fers. Une fois hors de France, l'air lui sembla plus pur et plus léger. Affranchi des lourdes préoccupations qui l'avaient si longtemps obsédé, il allait libre et presque joyeux. Là du moins, sur la terre étran-^ gère, il n'avait pas à redouter les curiosités blessantes, les traces douloureuses, les souvenirs irritants; il ne craignait plus d'éveiller sous ses pas la honte de sa mère.

Il ne tarda pas à subir d'heureuses influences. Le mouvement, la variété des lieux, les accidents du paysage, brisèrent le cours de ses pensées et le détournèrent forcément de lui-môme. Le spectacle ^des cimes alpestres éleva son âme, l'agrandit et la détacha des choses de la terre. La contemplation de la nature, tout en «xaltant sa douleur, l'épura et la dégagea du levain et de l'amertume qu'y avait mé« lés le contact des hommes. A Rome, l'amour des arts, le culte du passé, l'étude des poètes, se partagèrent ses journées solitaires. Lorsqu'au printemps il partit pour Florence, il était calme» moins

SlO RICHARD.

ulcéré, sinon guéri ; mais la fatalité voulut que le poids de sa destinée, un instant soulevé, retombât plus lourd que jamais sur son cœur et achevât de le meurtrir.

Un jour qu'il était allé visiter la Vallombreuse, à quelques milles de Florence, couché sur le versant du coteau, tandis que le soleil descendaità l'immense horizon, Richard rêvait de sa mère avec tristesse el avec amour ; car elle était encore et toujours son uni<que pensée, sa préoccupation constante.

Quand ce fut l'heure de regagner la ville, il alla prendre congé des religieux et les remercier de leur franche hospitalité. Avant qu'il s'éloignât, un des frères lui remit un énorme registre, sur lequel les visiteurs delà chartreuse étaient priés d'écrire leurs noms et leurs impressions poétiques. Richard se prit à feuilleter ces archives dont les premières pages remontaient à plus de dix ans. Pour des milliers de noms obscurs , il s'y trouvait quelques noms célèbres; quelques pensées gracieuses, quelques versingénieux,quelques réflexions profondes étaient perdus dans un fouillis de niaiseries et de platitudes. Richard tournait machinalement les feuillets, quand tout d'un coup deux noms s'en détachèrent, le frappèrent aux yeux comme un double éclair et s'enfoncèrent comme une arme à deux tranchants dans son cœur. Ces deux noms, Évariste et Laurence^ écrits l'un près de l'autre sur la môme page, renfermaient toute sa destinée: Laurence était le nom de madame de Beaumeillant. C'était bien madame de Beaumeillant, — son fîls reconnut l'écriture, — qui avait déposé là son nom près de celui de son amant.

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