FERNAND DE PEVENET A KARL STEIN
Il semble qu'en retournant àMondeberre j'ai remonté le cours de ma jeunesse et ressaisi par le bout de leurs ailes mes années envolées. Mon cœur se délasse et s'apaise, je n'entends plus en lui que le roulement sourd de la tempête qui s'éloigne. Souvent j'ai vu la Sèvre, grossie par les pluies d'orage, déborder et couvrir de limon nos champs et nos guérets ; ce n'était qu'en rentrant dans son lit qu'elle reprenait, au bout de quelques jours, la transparence de ses ondes : c'est l'image de ma destinée* Quoi que tu puisses dire, je vivrai sous ce coin de crel ; la réflexion^ mes instincts et mes goûts, tout m'y fixe, tout m'y enchaîne. Je ne serai paà inutile au Lien-ôtre de ces campagnes. Je me suis écrié d'abord, comme Alexandre, que mon père ne m'avait laissé rien à faire; en y regardant de plus près, j'ai compris que, dans la voie des améliorations, quelle qu'en soit la nature, le mieux est toujours à Irouver. Je fais de grands projets ; si je parviens à en
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réaliser quelques-uns, ma vie n'aura pas été stérile. Je fais aussi de doux rêves ; s'ils ne m'échappent pas tous, ma vie n'aura pas été sans bonheur. Tu le vois, c'est un parti pris : déjà je construis des granges, je plante des peupliers, j'ouvre des chemins vicinaux. Ge.tte activité du corps me repose des fatigues de l'âme. Tous ces détails de la vie rustique, au milieu desquels j'ai été élevé, me charment et m'attirent au delà de ce que je pourrais exprimer. La terre est bonne à ceux qui l'aiment et qui la cultivent. Tu ne sais pas, toi, de quel amour on se prend à l'aimer, etcombiencetamour, àl'encontre de quelques autres, est sain au cœur et à l'esprit I Le soir, je monte à cheval, et la journée s'achève à Mondeberre. Là, on cause, on lit, on parle de ce qu'on a lu; quelque vieux gentilhomme du voisinage vient se mêler à Tentretien. Mademoiselle de Mondeberre se met au piano et chante; on va s'asseoir sur le banc de pierre, sous les toufTes de lilas et de faux ébéniers; ou bien, si la soirée est belle, on fait atteler la calèche, et l'on gagne Mortagne ou Tiffauges. On admire le paysage, on s'arrête devant les ruines, on évoque les vieux sou* venirs. Près de se quitter, on s'étonne de la fuite des heures, et l'on se sépare en échangeant ce doux mot: A demain I Si je compare l'existence que je mène ici et celle que je menais là-bas : ici, le repos dans le travail, des jours sereins, des relations paisibles, de 4?hastes affections, avouées à la face du ciel; là-bas, l'agitation dans l'oisiveté, les soucis rongeurs, Ie$ efforts impuissants d'un amour épuisé, les querellée à essuyer, les soupçons à subir, tous les tiraillements, toutes les exigences d'une passion qu'on ne partage
' p!u9, tout cela dans t'ombre et n'osant se montrer:
alors je me demande comment il s'est pu faire qu6 j'ai<- vécu li-bas de eette rude vie, lorsque j'avais ici UD Éden ouvert à toute heure.
Mademoiselle de Mondeberre est charmante; telle dut ijtre sa mère k seize ans. Je ne sais rien de plus poétique ni de plus touchant que l'intérieur de ces deux lemmes, qui, sans autres ressources que leur tendresse mutuelle, se font l'une & l'autre un monde toujours nouveau. Je ne pense pas qu'il soit possible de runcontrer entre deux créatures plus d'harmonies et ili: rapports, plus de sympathies et de convenances. Leurs cheveux ont la môme nuance, leurs yeux le ■^ mômeazur, leurs lèvres le même sourire, leur âme et
2' leur espritle môme goût et le même parfum. Seule-
t ment, à cause de son éducation solitaire, n'ayant
jamais quitté le domaine où elle a grandi, mademoiselle de Hondeberre a quelque chose de plus agreste et de plus sauvage qui ne messied point aux grâces i de la jeunesse. Élevée loin du monde, elle en ignore