PREMIERE PARTIE
d'un jeune homme? En fin de compte cela ne te regarde pas, ni moi non plus. Je dis seulement que c'est singulier. Depuis mon retour mademoiselle de Mondeberre ne s'est pas une seule fois appuyée sur mon bras. Mais ce jeune homme est sans doute le fiancé d'Alice ? C'est tout simple : il faudra bien qu'un jour Alice se marie. Je viens d'y songer pour la première fois. Je suis triste, ami, jusqu'aux larmes. Qui m'aime ici? Dans la solitude de mon cœur, j'en viens à regretter l'amour orageux d'Arabelle. Je m'écriais l'autre jour que la nature est bonne; je me trompais, la nature n'est qu'indifférente : nous l'associons à toutes les dispositions de notre âme, mais elle ne se soucie ni de nos joies ni de nos douleurs. Je suis seul, j'appelle, pas une voix ne me répond. Pourtant, mon Dieu I que cette nuit est belle I Qu'il serait doux, à la clarté de ces étoiles, au milieu de tous ces parfums et de tous ces murmures qui montent de la terre au ciel comme des flots d'encens et d'harmonie, qu'il serait doux de reposer son front sur un cœur adoré, de mêler un hymne d'amour aux concerts de la création I Peut-être, à l'heure où je t'écris, ces deux jeunes gens errent encore sous les ombrages tu« télaires ; ils s'aiment, ils sont heureux.
LE MÊME AU MÊME
Je ne suis pas retourné àMondeberre. En cela je n'ai fait qu'obéir à un sentiment naturel de réserve et de discrétion. Je dois dire aussi que celieu a perdu pour moi quelque peu de son charme et de sa poé-
sie. Pourquoi ? je ne sais trop; peut-élre m'étaît- ]] iluax de penser que j'étais seul admis dans i'intiniitu du sanctuaire. Toujours esl-il que ce n'est plus If inCme prestige. Il n'est pas douteux que l'élranger du l'iiutre soir ne soit le fiancé d'Alice. Ce matin, je les ai vus passer tous deux à cheval dans le sentier du bord de l'eau. Je n'avais pas encore vu mademoi- Bt'lle deMondeberre en amazone :j'aî souffert de la voir ainsi. Je n'ai jamais aimé les femmes qui montent h cheval. On a remarqué, peut-être avec raison, qu'elles manquent en générai de tendresse et de sensiljilité. U est très-vrai qu'à cet exercice leurs grâces pi'iiiiitives s'altèrent; leur caractère, leurs goûts et leurs alluresyprennent quelque chose de bardi, de vii'il et d'aventureux, qui les dépouille de leurs plus chiirmants privilèges. La bride et la cravache ne sont pus faites pour ces mains délicates; le chapeau de l'homme ne sied point à ces aimables fronts. Et puis, coinprends-tu que madame de Mondeberre laisse ainsi sa Slle courir les champs à l'aventure, en cotapii^'nie de ce jeune homme 1 Tout cela me gflte un peu mon paradis et mes deux anges.
LE hAme au MENE.
Itien n'est changé dans ma vie. D'oii vient donc que mon cœur est rempli d'allégresse? Pourquoi triste hi(T et joyeux aujourd'hui? Il faut toujours en revenii'à cette exclamation banale : Cœur de l'homme,
Jimemystérieoxl
Je m'étais levé ce matin, résolu comme la veille h
PRCniERE PARTIE. 8S
ne pas aller à Mondeberre. Le soir, j^ai pris, sans y songer, le sentier accoutumé, et j^ suis arrivé à la porte du parc, décidé à ne point en franchir le seuil. Bref, je suis entré ; le parc était désert. J'allai droit au château et trouvai au salon mademoiselle de Mondeberre seule avec l'étranger, tous deux au piano, à la fois riant, chantant etcausant. Je crus comprendre que j'étais de trop, et je snngeaisà m'esquiver, quand mademoiselle de Mondeberre me retint et me présenta à M. de B., son cousin. Pour le coup, c'était un prétendu, car de tout temps les cousins ont plus ou moins épousé leurs cousines. Nous n'eûmes pas échangé vingt paroles, que je le tins pour un fat et un sot. Il est des hommes qu'on hait à première vue ; je sentis tout d'abord que je haïssais celui-ci. Il avait une certaine façon d'appeler Alice ^ jolie cousine^ qui me donnait envie de lui tordre le cou. En l'examinant bien, je lui trouvai une beauté vulgaire, sans âme et sans intelligence, une élégance prétentieuse, une jeunesse compromise par un menaçant embonpoint. Ses gestes, son maintien, son langage, tout en lui me déplaisait, jusqu'au son de sa voix ; à ce point que, moi qui ne suis pas d'humeur agressive, j'aurais payé cher le droit de le provoquer. Mademoiselle de Mondeberre semblait le trouver charmant : elle souriait à tout ce qu'il disait, et pour moi n^avait pas un regard. Je ne puis dire ce que j'ai souffert ainsi pendant une heure. M. de B. causait avec sa cousine ; je mêlais à peine quelques mots à la conversation. Jte voulais me retirer, mais une main de ferme scellait k ma place. Madame de Mondeberre entra ; elle me demanda pourquoi on ne m'avait pas vu tous cet
jours. En cet insUint Alice, qui parlait avec sod cousin dans l'embrasure d'une fenêtre, partit d'un frais éclat de rire ; je me fis violence pour ne pas aller tes étrangler tous deux. Enfin je me levai. Me voyant prêt à m'éloîgner, M. de B. me demanda si j'étais venu à cheval. Sur ma réponse affirmative îl m'offrit de m'accompagner jusqu'à Peveney, car c'était son chemin pour retournera Nantes. J'acceptai avec empressement. Le compagnon n'était guère de mon goût, mais il me souriait de ne le pas laisser au logis, n Quoi I vous nous quittez sitAt t s'écrièrent madame de Mondeberre et sa Jîlle en s 'ad ressaut au heau cousin. — II le faut, répondit M. de B, ; Pauline m'attend ce soir. » Je ne sais pourquoi ce nom de Pauline fut comme anrayon de soleil traversEknt la nuit de mon cœur, n J'espère, ajouta madame de Mondeberre, qu'à votre prochaine visite vous nous aiQènerezmon aimable cousine. » Je pensai qu'il s'agissait d'une sœur; le rayon s'effaça, mon cœurretomba dans sa nuit. Cependant nos chevaux attendaient dans la cour du château. Aliceet sa mère a'étaieut mises à la fenêtre pour nous voir partir et nous envoyer le dernier adieu. Une fois en selle, nous les saluftmes de la mahi ; et, comme nous nous éloignionsau pas allongé denos botes, j'entendis madame de Mondeberre s'écrier: «Gaston, embrassez pour moi votre femme I » A ces mots, je me sentis si léger, qu'il me sembla que la brise allait m'enlever comme 'jne plume. H se fit en moi un de ces coups de vent lui balayent le ciel en moins d'une minute. Je me pris bientôt à causer avec M. de B. Je m'étais singulièrement abusé sur son compte. Durant le trajet de