PREMIÈRE PARTIE
insu, ainsi que le murmure des brises dans les bois; son sourire se jouait au fond de mon âme comme un rayon de lune dans le cristal d'une source. Lorsqu'elle marchait, c'était un ûl de la Vierge qui glissait sur l'azur du ciel. Pouvais-je deviner, à ces enchantements, l'amour éclos ou près d'éclore? Je ne soupçonnais rien, je ne prévoyais rien: je subissais le charme sans songera m'en rendre compte.
Malheureux, tu as changé tout celai En éclairant mon cœur, tu as effarouché toute une couvée d'espérances qui ne faisaient que de naître, et commençaient à peine à gazouiller. Depuis que tu m'as dit ce que je ne m'étais pas encore dit à moi-même, je ne sens en moi que trouble et confusion. Je n'aborde plus Alice qu'en tremblant. Je souhaite et je fuis sa présence ; je la crains et je la recherche. Gontraiilt et silencieux auprès d'elle, loin d'elle je m'agite et je souffre. Je pâlis sous ses regards ; un de ses sourires précipite mon sang ou l'arrête ; que sa robe m'effleure en passant, je frissonne de la tête aux pieds. Et cependant, ami, ce trouble que j'éprouve est si chaste, que les anges eux-mêmes ne s'en effrayeraient pa^; le mal que j'endure est si doux, que je ne voudrais pas en guérir. Tu l'as dit, oui, c'est bien l'amour ! C'est l'amour, 6 mon Dieu I Je le sens aux divins transports de mon âme, qu'il épure tout en l'agilant. Je le reconnais au fier sentiment de mon être, qu'il relève et qu'il améliore. C'est le céleste amour, tel que je le rêvais à vingt ans, et dont je n'avais jusqu'à présent embrassé que l'imparfaite image. Mais comment oser en parler? Où trouver des mots dont je n'aie point profané l'usage? Le cœur est si
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riche et la langue est si pauvre I Est-ce à toi, d'ailleurs, témoin et confident de mes folles tendresses, que j'ouvrirai mes nouveaux trésors? Mélerai-je dans ta pensée les noms d'Alice et d'Arabelle? Parerai-je un amour naissant des dépouilles d'un amour évanoui? Ah I laissons-la germer en silence, cette fleur du véritable amour ; enveloppons-la d'ombre et de mystère ; craignons de la flétrir, môme en la regardant!
KAB^ STSm A FBBNAND DE YEVENET.
Le temps presse. Je t'écrirai demain ; aujourd'hui, rien qu'un mot. Femand, tu n'as pas un jour, pas une heure, pas un instant à perdre. Il y va de plus que ta vie. Après avoir lu ces lignes, écris à madame de Rouèvres. Écris-lui que tout est fini, sans rémission, sans appel, irrévocablement fini. Sois franc, sois ferme, sois brutal ; plus de pitié, point d'attendrissement. Qu'il n'y ait pas dans ta lettre un terme ambigu, une phrase équivoque, pas un brin d'herbe où se rattache l'espérance. Que ce soit comme un coup de hache assené par un bras vigoureux. Porte toi-même cette lettre à la poste ; assure-toi qu'elle partira par le plus prochain courrier. Malheureux, que ne peux-tu lui coudre des ailes I Fais ce que je te dis, aveuglément, sans hésiter, sans demander pourquoi. Cela fait, sois prêt à tout, et tiens-toi prudem* ment sur tes gardes.
PREMIÉi&E PARTIE,
FEHNANO DE PEVENET ▲ MADAME DE R0DATRB9.
Mes lettres tous offçnsent, moa silence vous blesse ; quoi que je puisse faire, je ne réussis qu'à vous irriter. Vous avez raison, le rôle que je joue est iodigne de vous et de moi, et, quoi qu'il m'en coûte, j'aime mieux déchirer votre cœur que de le tromper. Aiabelle, en partant, je vous ai dit un éternel adieu. Ne pensez pas que ce sacrifice ne m'ait point demandé d'eSbrt ni que je m'y résigne aisément. Je gémis autant que vous de la nécessité qui nous sépare ; à cette heure encore, si je croyais pouvoir quelque chose pour votre bonheur, j'oublierais que vous ne pouvez rien désormais pour le mien ; mais le bonheur est un échange, et qui ne reçoit rien ne rend rien. Rappelez-vous les luttes et les agitations au milieu desquelles nous venons de vivre : je sentirais en moi le courage de recommencer une pareille vie que j'y renoncerais encore, ne voulant plus, ne devant plus vouloir d'un jeu funeste où je ne saurais risquer ma destinée sans compromettre enmôme temps la vôtre. J'avais compté sur l'absence pour pacifier votre tendresse et pour en calmer les orages ; d'une autre part, j'avais espéré de l'influence de ces campagnes pour reposer mon anu)ur et pour en raviver les ardeurs; je m'étais abusé. Votre tendresse s'est aigrie ; de mon côté, je n'ai retiré de la solitude que le sentiment réfléchi de mon impuissance et la résolution de ne plus m'exiler de ces lieux, où me fixent mes goûts paisibles et mes modestes ambitions. Ce n'est pas vous
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que je quitte» tous me serez éternellement chère ; c'est avec la passion que je romps, avec la vie de trouble et de désordre qui en est inséparable et qui répugne à tous mes instincts. Séparons-nous donc noblement, et qu'il ne se môle à nos larmes d'autre amertume que celle des regrets. N'imitons pas ces amants opiniâtres qui ne brisent leur chaîne qu'après l'avoir arrosée de fiel, et passent tout meurtris de l'amour à la haine, sans laisser place au souvenir. Ma résignation n'a rien qui vous outrage : je vous rends, jeune et belle^ au monde où vous régnez; j'ensevelis dans la retraite une jeunesse qui touche à sa fin, et dont vous aurez eu la plus belle part.