FERNAND DE PEVENKT A KARL STEIN
Que faire ? que devenir ? Plus j'envisage ma posî» lion, moins j'y vois d'issue. Qu'est-ce donc que le cœur de l'homme ? Quel est ce sentiment égoïste et cruel qui m'arrache à ce que j'aime, me lie à ce que je hais et me perd pour se sauver lui-môme ? Insensé et farouche honneur I j'obéis à ta loi sans mérite : je te maudis en te servant et je t'abhorre en faisant tout pour toi.
Je t'écris hors de France. Quel voyage ! Deux misérables attachés à la môme chaîne, condamnés à perpétuité l'un à l'autre I On me dit que je suis en Suisse. Je ne sais ; que m'importe ? J'ai quitté pour jamais la patrie du bonheur. Encore, si je pouvais exhaler librement ma fureur et mon désespoir I La bote fauve mord en rugissant les barreaux de sa cage ; mais moi, avec la mort dans l'âme, avec la rage dans le sang, je dois n'offrir aux regards inquiets qui m'observent qu'un visage heureux et souriant. Il faut que je respecte des susceptibilités toujours prêtes à s'effaroucher, et que je ménage un orgueil inflexible
qui n(y veut rien devoir à ma pitié. Est-ce un rêve t n'e»t-re pas la folie? C'est l'enfer et ladamnalioD élcrcielle.
Oui, l'enfer, avec le souvenir du ciel I Comme si CL' il'élait pas assez des tourments que j'endure, le sentidient des félicités perdues en redouble encore l'horreur etl'ainertume. J'entends la voix connue des anges qui m'appellent ; de quelque cAté que je me tourne, je vois au lointain horizon les ombrages de MonHibcrre et deux blondes tètes qui, du haut des tourelles, semblent épier l'heure démon retour. Je suismaudit. Il jades instants où je m'écrie que c'est impossible, que cet état ne saurait durer, qu'il est insensi! (le sacrifier ainsi sa vie tout entière : mais je retombe bientât découragé, comme le malheureux qui, en faisant le tour de son cachot, s'est assuré qu'il doit renoncer à tout espoir d'évasion.
Pui]\-tubien te faire une idée du perpétuel téte-^ lèlR dans lequel nous traînons, Arabelle et moi, des jours f[ui sont autant de siècles? Comprends-tu à quel point s'est vengé cet homme? J'ai la conviction qu';iv^iiit de partir il avait surpris ma lettre de rupture : déjà les bruits du monde avaient éveillé ses soupçons ; cette lettre n'a pas été brûlée ainsi que le pense Arabelle. Quoi qu'il en soit, M. de Bouèvres doit être content de son œuvre. H nous aurait eacbutni!^ l'uQà l'autre dans l'ardeur partagée d'une passion mutuelle, que la vengeance n'en eût été nî moins sûre ni moins horrible. L'amour est libre et vit d'illusions : lui ûter le prisme de la liberté, c'est en Taiiclaplus morne des réalités, le plus odieux des eiclavagES. C'est ce <{n'a fait cet homme. U nous a
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chargés à la fois de liens et d'opprobre ; en nous condamnant à vivre face à face» il a voulu que nous ne pussions désormais nous regarder Tun Pautre sans rougir. Il nous a dépouillés de tout charme et de tout prestige ; il a flétri jusqu'au passé; de deux amants il a fait deux forçats marqués par la main du bourreau. Telle est notre destinée. Nous allons sans but, au hasard, courbés sous le sentiment de notre commune déchéance, nous épuisant en vains efforts pour tromper l'ennui qui nous ronge.
Et toujours, et partout, une voix mystérieuse murmurant à mon cœur: Où vas-tu? le bonheur est là, près de moi, qui t'attend I
Parfois je me révolte et m'indigne contre moimême, je traite mes scrupules de faiblesse et de lâcheté. Est-il juste, après tout, que je porte la peine d'un égarement dont je n'ai pas étéle complice ?Je me dis aussi que l'honneur ne fait pas à la haine un devoir de Tamour; je me dis que je hais cette femme, que je ne lui dois rien que d'assurer sa destinée ; qu'elle ait donc à prendre ma fortune et qu'elle me rende ma liberté. Ah 1 malheureux, plût au ciel qu'il en pût ôlre ainsi ! Que ne m'est-îl permis de la racheter, cette liberté que je pleure 1 Je la payerais avec joie de tout ce que je possède en ce monde. J'irais vivre sous un toit de chaume, je gagnerais ma vie à la sueur de rmon front, et je bénirais le Dieu qui m'aurait fait de si doux loisirs. Mais, ami, tu connais Arabelle I C'est une âme fière et superbe avec laquelleil serait insensé de
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vouloir entrer en arrangement. Si l'honneur me fait une loi de ne point lui retirer mon appui, de son côté rhonneur lui commande de ne rien accepter que de mon amour. Ajoute qu'elle a toutes les exigences et toutes les susceptibilités que sa situation comporte, d'autantplus ombrageuse qu'elle est préoccupée sans cesse de l'idée de sa dépendance. Je n'ai pas le droit d'être distrait ou silencieux: on commente mes regards, on mesure mes gestes, on pèse mes paroles. Qu'un nuage passe sur mon front, il s'en échappe aussitôt des orages que je dois m'efforcer de calmer. Combien de fois déjà m'a-t-elie offert, dans sa fierté blessée, de me délivrer de sa présence I C'est moi qui suis obligé de la rassurer et de la retenir. Quel amour ne faudrait-il pas pour alléger un si rude labeur I J'ai beau me dire que je suis le seul être ici-bas qui doive la juger avec quelque indulgence, j'ai beau me répéter que ce n'est point à moi qu'il appartient de la fouler aux pieds, que c'est le moins qu'on pardonneaux erreurs de l'amour qu'on inspire; c'est plus fort que moi, je la hais. D'ailleurs, sachons que l'amour n'a rien avoir en ces sortes d'union. N'est-il pas honteux que ce qu'il y a de plus beau sous le ciel serve de prétexte et d'excuse à de telles aberrations? Quoil l'oubli de tous les devoirs, la folle exaltation de la tête et des sens, les dérèglements d'une imagination sans frein, l'impudeur en plein vent, l'audace effrontée qui brave tout et que rien n'arrête, ce serait là l'amour, cette chose de Dieu l Non, non, ce n'est pas ainsi que procède l'amour véritable, c'est l'outrager que de mêler son nom à de pareilles aventures.