‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 35 sur 118 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Nous touchons à uue crise inévitable. Quelle en sera Tissue? Je Tignore; mais il n'est pas de chaîne qui, à force de se tendre, ne finisse par se briser. Nous en venons insensiblement à perdre vis-à-vis Tun de l'autre tout ménagement et toute retenue. Arabelle souffre; une sombre inquiétude la mine el la consume. Sa passion s'aigrit, ma patience se lasse, notre humeur s'irrite, nos relations s'enveniment. S'il n'est pas d'amour qui puisse résister à un tôteà-tôte forcé, tu peux juger quelle intimité est la nôtre. Je m'observe et me domine encore ; mais il m'échappe parfois, malgré mes efforts pour les retenir, des paroles qui jaillissent comme des éclairs et jettent dans le cœur d'ArabelIe de soudaines et sinistres lueurs. L'infortunée se débat sous le sentiment de la réalité qui Tétreint ; l'instinct de sa destinée la presse et l'enveloppe de toutes parts. Son martyre peut s'égaler au mien.

Ce que j'avais prévii est arrivé. Le choc a été terrible; mais nous n'en sommes liés l'un à l'autre que par un nœud plus étroit et plus sûr. Ainsi parfois la foudre, dans ses effets capricieux, allie violemment les métaux les moins susceptibles de se con/ biner.

Déjà, depuis plusieurs jours, un orage s'amassait silencieusement dans nos cœurs. Hier au soir, écrasée

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sous le poids de la journée (depuis la veille nous n avions pas, je crois, échangé deux paroles), Arabelle s'était jetée sur un lit de repos, tandis que moi, debout auprès de la croisée ouverte, je m'occupais à regarder dans la cour de Tauberge deux femmes qui venaientde descendre d'une berlinede voyage. L'une, à la fleur de l'âge, mais pâle et l'air souffrant, grande et mince comme un roseau, s'appuyait languissamment sur l'autre, plus âgée, qui, l'observant d'un œil inquiet, la soutenait avec amour. C'étaient sans doute une mère et sa fille. La jeune personne était si frêle et si débile, qu'elle me parut près dedéfaillir. Apeine, en effet, eut-elle fait quelques pas, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de pierre. Elle y demeura plusieurs minutes à reprendre ses sens. Sa mère, assise auprès d'elle, la tenait appuyée sur son sein. Jelescontemplaisavec une vague émotion, sans chercher à me rendre compte ni du charme que j'y trouvais ni de l'attendrissement que je sentais me gagner peu à peu, quand tout à coup, à cette môme fenêtre où j'étais, je vis la tête d'Arabelle se pencher auprès de la mienne. Soit que l'expression de mon visage trahit en cet instant la préoccupation de mon cœur, soit que la passion ait le don de seconde vue, soit enûn qu'Arabelle ne cherchât qu'un prétexte à ses emportements, toujours est-il qu'à son insu peut-être, elle comprit mieux que moi-même ce qui se passait en moi.

Elle m'arracha brusquement de la croisée, et, m'entralnant dans le fond de la chambre : — Qu'aviez-vous donc, me demanda-t-elle, à regarder ainsi ces deux femmes? Vous caressiez, à coup sûr, une

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espérance ou un souvenir. ^ A ces mots, qui frappaient plus juste qu'elle ne le croyait sans doute, je me troublai, puis je m'irritai de voir que j'avais été surpris et deviné. En général, nous n'avons de pitié pour la jalousie que lorsque rien ne Texcuse et ne la justifie ; nous pardonnons volontiers à son aveuglement, jamais à sa clairvoyance. Je répliquai avec un sentiment de colère mal contenu. Ârabelle en conclut naturellement qu'elle avait touché, sans le savoir» l'endroit sensible de mon être. Ainsi engagée, la querelle alla croissant. Ce ne fut longtemps qu'une escarmouche de traits plus ou moins acérés, de paroles plus ou moins amères; bientôt ce devint de part et d'autre une vraie furie. Au plus fort de la mêlée, Arabelle s'oublia jusqu'à me reprocher les sacrifices qu'elle m'avait faits; je m'en tins d'abord à lui rappeler brutalement que ces sacrifices, je ne les avais pas sollicités. Elle persista dans ses récriminations et m'accabla de mépris et d'outrages. — Prenez garde ! m'écriai-je à plusieurs reprises ; prenez garde, Arabelle I vous jouez avec la foudre I — Elle ne douta plus que je n'eusse un secret qui brûlait mon cœur et mes lèvres; elle ne s'en montra que plus acharnée. — Arabelle !... m'écriai-je encore une fois d'une voix menaçante. — Parlez 1 frappez ! s'écria-t-elle avec égarement. Je suis perdue, je le sais, je le sens; ne me laissez pas plus longtemps languir. — J'essayai vainement de la calmer ; elle continua de m'aiguillonner et de me harceler avec une rage nouvelle. J'étais à bout, n vint un instant où j'oubliai tous les engagements que j'avais pris vis-à-vis d'elle, vis-àvis de moi-même. Comme un homme qui tient entre

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a'cs mains une arme à feu, et qui, sans le vouloir, lâche, en se débattant, le coup qui doit donner la mort, je lui déchargeai mon secret dans le cœur. J'étais, fou, j'étais ivre. Aux trop faciles sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi, j'opposai sans pitié .les renoncements que je m'étais imposés pour elle ; j'abattis l'orgueil de la passion sous l'orgueil du devoir ; je racontai avec une complaisance cruelle les félicités au milieu desquelles elle était venue me surprendre, l'avenir qu'elle avait ruiné de fond en comble, les joies que j'avais abjurées pour la suivre. Tandis que je parlais, je la voyais devant moi, debout, pâle, immobile^ écoutantavec la volupté du désespoir, s'abreuvant à longs traits du poison que je lui versais. Je voulais m'arrôter, j'étais emporté par des ailes de flamme. Enfin, quand j'eus tout dit, pareil au meurtrier qui s'enfuit après avoir plongé et retourné le poignard dans le flanc de sa victime, je m'élançai hors de la chambre, je traversai le village comme un insensé, je me jetai dans la montagne. Je courus longtemps sans savoir où j'allais. Un instinctif efl*roi me ramena auprès d'Arabelle. Je retrouvai désert l'appartement où je l'avaiis laissée. Je pris sur une table une lettre pliée à la hâte : c'étaient seulementquelques lignes qui me disaient un éternel adieu et me rendaient à la liberté. Ami, ce moment fut court, mais enivrant. Je poussai un cri de joie sauvage, et j'aspirai l'air à pleins poumons.

— Libre I libre enfin I

—Non, malheureux, s'écria toute coup une voix im* placable, non; tu n'as pas le droit de l'accepter, cette liberté qu'on te rend ! Rattache les fers, misérable 1

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La pensée est prompte comme Téclair. Je me rappelai ce que j'avais oublié dans un transport de folle ivresse; je me souvins que cette femme s'était fermé toutes les portes pour venir frapper à la mienne, et que, privée demonappui, l'infortunée n'avait que le suicide pour refuge. Je me demandai si sa mort me serait moins lourde à porter que sa vie. En môme temps ma conscience exaltée souleva contre moi toutes les tentations, tous les souhaits criminels qui s'étaient glissés, souvent à mon insu, dans les replis ténébreux de mon cœur. Ces réflexions furent si rapides, qu'eu moins d'une seconde le cri de délivrance que j'avais poussé se changea brusquement en un cri d'épouvante. Je m'informai de la direction qu'avait prise Arabelle en sortant ; je me précipitai sur ses traces. La terreur, la pitié, les remords, étouffaient en moi la voix de la haine^ et jusqu'au sentiment de ma propre infortune ; je n'étais plus qu'un amant éploré courant après sa maltresse infidèle. J 'interrogeais tous les passants que je rencontrais sur ma route ; je prétais l'oreille à tous les bruits ; mon regard plongeait dans toqs les abîmes ; je criais le nom d'Arabelle à tous les échos. Je m'arrêtais, j'écoutais, je reprenais ma course haletante. La nuit me surprit, une nuitsombre, sans lune et sans étoiles. J'allais toujours. — Arabelle I Arabelle I — Rien ne me répondait que les plaintes du vent, qui me faisaient parfois tressaillir et glaçaient mon sang dans mes veines. Je venais de m'asseoir, désespéré, quand j'aperçus à peu de distance une lumière qui brillait à travers les arbres. J'y courus : des chiens aboyèrent à mon approche. C'était une pauvre cabane adossée contre la montagne.

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Je poussai la porte, j 'entrai, et je vis, près d'un feu de pommes de pin qu'on avait allumé pour la réchauffer, une femme accroupie, les cheveux épars, le visage meurtri; c'était elle. Des pâtres l'avaient recueillie demi-morte sur le bord d'un sentier. Dans ma joie de la retrouver vivante, j'allai m'agenouiller à ses pieds^ je l'enlaçai de mes bras ; comme autrefois, je l'appelai des noms les plus tendres. Elle, cependant, ses grands yeux attachés sur moi avec cette fixité du regard particulière à la folie, ne répondait à mes paroles que par un doux sourire étonné, mille fois plus effrayant que les emportements de la colère. Je la crus folle, je me crus moi-même près de perdre la raison. — Parle-moi I réponds*moi I m'écriai-je avec désespoir. C'est moi, c'est Fernand qui t'aime ! — A ces mots, passant une main sur son front, et de l'air d'une personne qui cherche à se ressouvenir, elle resta quelques instants à m'examiner avec inquiétude ; puis tout à coup ses traits se contractèrent, un cri terrible sortit de sa poitrine, elle s'arracha de mes bras, et tomba roide sur le carreau.

Je la relevai et la portai au grand air. Le froid de la nuit la réveilla. Je l'avais déposée sur l'herbe, je réchauffais ses mains glacées sous mes baisers. Revenue à elle, son premier mouvement fut de s'enfuir, je la retins par une étreinte passionnée, a Fernand, TOUS m'avez tuée, me dit-elle. Je ne vous en veux pas, seulement, que n'avez-vous parlé plus tôt? Rien ne vous était plus aisé que de vous délivrer de moi, mon intention n'a jamais été de m'imposer à vous, d'être une charge dans votre existenoe, un obstacle à votre bonheur. Je ne voulais que votre amour; je

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