‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 36 sur 118 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

le sentais m'échapper, mais j'espérais le ressaisir, l'ignorais qu'il tùX à une autre. Vous êtes libre. Retournez vers cette fille que vous aimez, et laissezmoi mourir en paix. Soyez heureux, et que mon soutenir n'importune point votre joie. » Elle parla longtemps ainsi, sans reproches, sans amertume, avec une résignation touchante, s'excusant d'avoir troublé ma destinée, me suppliant de lui pardonner. « Vous vivrez! vous vivrez! » m'écriai-je. Et je me mis à retirer une à une les flèches empoisonnées que je lui avais décochées dans le sein; j'appliquai mes lèvres à ses blessures pour en extraire le venin morlel. Je rétractai toutes les paroles qui m'étaient échappées quelques heures auparavant. Devait-elle en croire' les révoltes et les transports d'une âme violente çt d'un caractère irascible ? Je m'efforçai de lui prouver que ce n'avait été qu'un jeu cruel; je m'écriai que je l'aimais, que je n'aimais qu'elle, qu'elle était ma vie tout entière. Et chose étrange! j'étais de bonne foi. En cherchant à l'abuser pour la sauver, comme un acteur qui, à force de chaleur et d'entraînement, arrive à s'identifier avec son rôle et finit par se croire le personnage qu'il représente, j'étais parvenu à me tromper moi-môme. J'oubliai tout et m'abandonnai naïvement aux sentiments que j'exprimais. Arabelle m'écoutait d'un air incrédule et repoussait tous mes discours. Sa résistance acheva de m*exal ter. Un instant je m'interrompis pour la regarder à la lueur de la lune qui venait de percer les nuages. Pâle , échevelée , les mains jointes , à demi pliée sur elle-môme, dans l'attitude de la Madeleine éplorée, elle était belle : je me surpris à l'admirer

s 8 FEBNAI^D.

comme si je la voyais pour la première fois. Le silence, la nuit, la solitude, la majesté des cimes alpestres qui servaient de cadre au tableau, cette blanche lune qui nous baignait de ses molles clartés, cette flère beauté qui voulait mourir, ces vêtements en désordre, ces sanglots étouffés^ ce beau sein gonflé de larmes et de soupirs, tout fut complice du trouble de mon cœur. Je la ramenai persuadée et soumise. Mais déjà mon ivresse était dissipée; et, tandis que je la sentais à mon bras légère et joyeuse, je marchais morne et sombre, maudissant ma victoire, honteux de ma méprise , me disant que cette femme avait été bien prompte et bien facile à se laisser convaincre.

Ne m'accuse pas, aie pitié des contradictions d'un cœur malheureux qui ne se connaît pas lui-même. Écris-moi à Milan, où nous allons passer l'hiver.

KARL STEIX A FERNAND DE PEVENET»

Je t'aime et je te plains. Je vous plains l'un et l'autre, car le sort d'Arabelie ne me semble pas moins affreux que le tien. Je plains surtout les deux aimables créatures qui, pour t'avoir ouvert leur vie comme un port, ont reçu le contre-coup de l'orage qui t'a foudroyé. C'est une pitié, c'est un meurtre d'entraîner ainsi dans les désastres de la passion des existences dont le cours n'avait jamais réfléchi qu'un ciel pur et des bords paisibles.

Je ne suis préoccupé que de toi; je sonde ta position, je la creuse en tout sens pour voir s'il ne te reste pas quelque moyen d'évasion etde fuite. Soins

DELXIEME PABTIE.

inutiles! l'honneur est ton geôlier, et je ne saurais prendre sur moi de te conseiller une lâcheté. Seulement, quand je vois de pareilles extravagances envahir la place des devoirs sérieux, je ne puis ni^'empôcher d'en être révoKé. Voilà pourtant ce qu'àforlce d'en exagérer l'importance notre époque aura fait de l'amour I Voilà le résultat de toutes ces belles doctrines qui, à force d'exr^Her la passion, ont attaché des poids de cent livres aux ailes de la fantaisie, et fait d'un épisode 'l'histoire de la vie tout entière, c'est-à-dire d'un 3 distraction une tâche, et d'un passetemps un martyre 1 Et puis nous avons la prétention d'avoir divinisé l'amour I II est très-vrai que nos pères s'y prenaient autrement; en aimaient-ils moins bien ? Je ne le pense pas.

Rien de nouveau dans ce Paris. Les voitures roulent, les théâtres jouent, le soleil se lève absolument comme si tu étais le plus libre, le plus heureux des hommes. Dans ce groupe d'oisifs, de sots et de méchants qui s'appelle modestement le monde, on s'est occupé, huit jours durant, de ton aventure. Qu'a-t-on dit? que n'a-t-on pas dit? Je te fais grâce des suppositions et des commentaires. Les uns t'ont blâmé, les autres t'ont plaint ; il s'est trouvé des gens pour envier ton bonheur. Les femmes ont été sans pitié pour Arabelle. C'était inévitable : les femmes n'ont d'indulgence entre elles que pour les faiblesses cachées; elles redoutent le bruit comme un traître, l'éclat comme un dénonciateur. M. deRouèvres n'a point reparu; son hôtel est désert et fermé. On s'épuise encore à cette heure en conjectures sur sa disparition. Ceux-ci présument qu'il est allé prendre du

90 FKRNAND.

service en Espagne ;eeux-ià, qu'il voyage en Orient; d'autres, qu'il se bat en Afrique. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ici nul n'en sait là-dessus plus long que moi, qui n'en sais rien.

Que puis-je pour toi? Dis un mot. Mon amitié souffre de son repos et s'indigne de son impuissance*

PERIVAnD DE nSVENET A KARL STE».

Tu ne peux rien pour ma délivrance, mais tu peux me faire passer une fleur à travers les barreaux de ma fenêtre. Ami, puisque tu m'aimes et que tu m'es dé« voué, aie pitié d'une fantaisie de mon cœur. Si rien ne t'empêche et ne te retient, prends la poste et va passer quelques jours à Peveney. La lettre ci-jointe t'ouvrira la porte de mon petit manoir et t'y installera en maître. Ce voyage te plaira. Ha Bretagne, belle en toute saison, est belle surtout vers la fin de l'automne. Peut-être aussi te sera-t-il doux de connaître les lieux où j'ai vécu, de vivre où je m'étais promis de vieillir en paix, au sein du bonheur. Il est impossible que tu ne trouves pas quelque charme à visiter le nid de mes rêves envolés. Le coin de terre qui nous parle d'un être aimé en dit plus à notre âme que tous les monuments consacrés par l'histoire. Quoi qu'il t'en semble, prête-toi avec bonté aux enfantillages d'un esprit chagrin. Tu dessines un peu» n'est-ce pas ? Le soir, avant la tombée de la nuit, suis le chemin qui conduit à Mondeberre ; rôde discrètement autour du parc ; tâche d'apercevoir^ par quelque éclaircie du feuillage, une jeune et blonde figure : si tu la vois, saisis ses traits *au vol, fixe-les

Page 1