DEUXIÈME PARTIE. lit
Un soir d'hiver, les gens de Peveney, réunis pour la veillée dans une grande salle du rez-de-chaussée où ils se tenaient habituellement, s'entretenaient de leur maître absent; car, sur cette terre de Bretagne, l'absence du maître ne disperse point les serviteurs, qui, tant que la maison est debout^ restent attachés au.seuil désert comme le lierre aux lieux inhabités. Les uns avaient vu naître Fernand et l'avaient porté dans leurs bras; les autres étaient nés et avaient grandi en môme temps que lui, sous le môme toit. Tous l'aimaient et le vénéraient. Donc, par un soir de décembre, la brise se plaignait tristement dans les longs corridors; la Sèvre, grossie parles pluies, grondait comme un torrent au bas du coteau^ et faisait de ses barrages autant de cascades mugissantes. Assis autour d'un ormeau embrasé, les gens de Peveney calculaient que, depuis plus de deux ans que M. Stein était venu parmi eux, ils n'avaient pas eu de nouvelles de leur jeune maître, lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du manoir.
«Justice divine, c'est lui!» s'écria en se levant brusquement la vieille nourrice de Fernand, qui filait au rouet dans un coin de l'âtre.
Tous se levèrent en môme temps et coururent à la grille du jardin. Une voiture de poste entra dans la cour, un voyageur en descendit. U était enveloppé d'un ample manteau; les bords rabattus de son chapeau lui cachaient à moitié le visage. U écarta en silence, mais avec autorité, les serviteurs rangés sur
il» F£RNAND.
son passage, et gagna d'un pas brusque la salle qu'il* luminaît la clarté du foyer. A peine entré, il se laissa tomber sur une chaise, présenta ses pieds à la flamme et resta muet, dans une attitude recueillie. Les gens de la maison se tenaient derrière lui et se regardaient entre eux d'un air consterné. Enfin, la nourrice lui ayant ôté doucement son chapeau, tous les assistants ne purent retenir un mouvement de douloureuse surprise en revoyant leur maître si changé.
«Jéftus, mon Dieu! est-ce toi, mon enfanta s'écria la bonne femme qui lui avait servi de mère.
Il avait vieilli de vingt ans. On aurait vainement cherché sur son visage quelques vestiges de jeunesse. Ses cheveux s'étaient éclaircis ; ses yeux étaient éteints dans leur orbite ; les pleurs avaient creusé leur sillon sur ses joues amaigries et livides.
Après avoir embrassé sa nourrice et adressé à chacun quelques paroles bienveillantes, il se retira dans son appartement, où l'on s'était empressé de tout préparer pour le recevoir. Il y vécut comme dans un tombeau, sans communication avec le dehors, indifférent à toutes choses, môme au mouvement de sa maison. S avait cessé depuis longtemps tout commerce de lettres avec Karl Stein. Ses gens avaient reçu l'ordre de ne point répandre dans le pays la nouvelle de son retour. Il passa l'hiver dans un morne affaissement. Au printemps, il s'occupa de régler ses affaires et sembla tout disposer pour un long voyage. Quelques démarches quil fit à cette époque donné» rent à penser autour de lui qu'il avait l'intention de réaliser sa fortune et de visiter les pays lointains. Eu effet, après avoir désigné celui de ses domestiques