‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 6 sur 118 · KARL STEIN A FERNAND DE PEVEHET · texte numérisé non relu

KARL STEIN A FERNAND DE PEVEHET

Ah ! faible, faible cœur I Ainsi, pour te troubler, il aura suffi d'une lettre I Voilà déjà que tu trembles et que tu hésites I voilà qu'au lieu d'aller droit au but tu prends le chemin de traverse I Si, dès à présent^ tu fléchis, que sera-ce donc lorsque Arabelle, éclairée sur son sort, à chaque courrier t'enverra sous enveloppe les fureurs d'Hermione, les sanglots d'Ariane et les plaintes de Galypso? Enfant, tu n'y résisteras pas ; tu reviendras, esclave soumis et repentant, reprendre le collier de niisère. Je ne me dissimule pas ce que la position a de pénible et de périlleux : il n'est pas de chaîne, je le sais, qu'il ne soit plus aisé de rompre que ces liens si doux à former: mais si la tâche est rude, la vanité, je te l'ai déjà dit, nous en exagère singulièrement les difficultés, et toujours est-il qu'il faut se garder de trop prendre au sérieux les lamentations de ces belles abandonnées. Il est bien rare^ quand nous les délaissons, qu'elles n'aient pas sous la main une consolation toute prête. As-tu remarqué que le chêne ne perd ses feuilles que pour en prendre de nouvel-

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les?Les femmes, en amour, nefont guère autrement. Tu tiens à connaître mon sentiment sur le plan de campagne que tu me soumets; à quoi bon? Tu ne serais pas homme si, en demandant un conseil^ tu n'étais décidé par avance à ne suivre que ta fantaisie. D'ailleurs, c'est Tavis d'Arabelle qu'il faudrait avoir. Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'en amour, comme en politique, mieux vaut sauter par la fenêtre, au risque de se rompre le cou, que de se laisser mettre à la porte et traîner dans les esca* liers. Je pense aussi qu'en tranchant le nœud gordien, Alexandre le Grand a voulu montrer aux amants de quelle façon ils doivent s'y prendre pour dénouer le lien qui les blesse.

FERNA^D DE PEVENEY A KARL STEIH.

Par goût et par tempérament, je répugne aux par* tis extrêmes. Souffre donc que je m'obstine à suivre la ligne de conduite que je me suis tracée ; c'est une voie lente, mais sûre. Avec un peu de patience et de ménagement, les choses auront leur cours naturel, et s'éteindront sans éclat et sans bruit. Je n'en suis déjà plus aux élans de la passion : j'ai quitté les cimes brûlantes pour les régions tempérées et sereines. Je ne désespère pasd'y amener doucement Ar^belle. Bien qu'elles se ressentent de cette sourde inquiétude qui précède la fin du bonheur, ses lettres sont plus calmes que je ne devais raisonnablement m'y attendre. Elle en arrivera d'elle-même à comprendre la nécessité d'une séparation; la pensée que

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^ PREMIERE PARTIE. li

j'en souffre autant qu'elle, et que j Immole mon bonheur au soin de son repos, en vue de sa propre gloire, exaltera ses forces et lui rendra la résignation plus facile. Le temps et le monde feront le reste.

Je respire enfin, je commence à renaître. J'ai subi l'influence de la terre natale; le silence des champs est descendu peu à peu dans mon cœur.Ami, la nature est bonne : vainement avons-nous négligé son culte et porté loin d'elle nos désirs et nos ambitions : mère indulgente, nous n'avons qu'à lui revenir pour qu'elle nous ouvre aussitôt son sein. Heureux qui sait borner sa vie à l'aimer et à la comprendre I

Ma maison s'élève à mi-côte, sur le bord de la Sevré nantaise, dans un petit coin de ce bas monde qu'on peut dire chéri du ciel. Je t'en ai parlé souvent; mais moi-môme qu'en savais-je alors? Ce n'est qu'au retour des longues absences, lorsqu'on a pleuré et souifert au loin, qu'on apprécie sa patrie. Tu n'as vu nulle part plus belles eaux ni plus frais ombrages; nulle part tu n'as rencontré plus riantes solitudes. Les visiteurs que ce pays attire durant l'été s'arrêtent à Clisson, et n'arrivent pas jusqu'ici, où l'on n'entend que le bruit des écluses. C'est sousce toit que mon pèrea vécu, dans le creux de cette vallée, à l'ombre de ces bois, au murmure de ces claires ondes. Sa vie et sa mort furent d'un heureux et d'un sage. C'est ainsi que je prétends vivre et mourir. Ce que je sais des hommes et de la passion me sufût. Je ne suis point né pour ces orages. Je tiens de mon père des goûts simples, des instincts paisibles; comme lui, je passerai mes jours dans la

it FERNAND.

pai^ et dans la retraite. Les voies du monde sont trop difficiles ; il faut pour s'y tenir droit et ferme un pied plus sûr que le mien. Si j'ai pu, avec le cœur le plus pur et les intentions les plus honnêtes, y glisser dès les premiers pas, que serait-ce quand j'aurais dépouillé tout à fait les pudeurs et les scrupules du jeune âge I Je m'y perdrais. Je m'en retire dès à présent, sans regret et sans amertume, l'ayant trop vu pour l'aimer et pas assez pour le haïr. Je conçois que la société n'approuve point de semblables projets : c'est une maîtresse d'hôtel garni qui tient à louer ses chambres ; mais comme il se trouve toujours plus de genç qu'il n'en faut pour les occuper, ne saurait-elle, sans nuire à ses intérêts, permettre à quelques enfants de la Bohême de loger en plein air et coucher à la belle étoile? Un tel exemple n'est guère contagieux. Je n'ignore aucune des hautes vérités qu'à ce propos on a mises en circulation. Je sais qu'un homme n'est compté pour rien s'il n'est quelque chose, c'est-à-dire s'il n'a pas une position, un état, une carrière. Cependant, s'il m'est doux, à moi, de n'être rien? Si vos emplois ne me tentent pas? Si je ne me soucie ni de vos places ni de vos honneurs? Si je préfère le silence à vos bruits, le repos à vos agitations, la solitude à vos fêtes? C'est alors que la société, qui ne supporte point patiemment qu'on puisse se passer d'elle, vous jette à la face les noms d'égoïste et de lâche. A son aise! l'aubépine est en fleur, les oiseaux chantent dans les haies, et mon cheval est là^ tout sellé, qui m'attend. Vois mon père d'ailleurs ; il ne fut ni avocat ni député, pas même mairede son village. Il ne fut ji'un homme heureux;

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