‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 7 sur 118 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

mais, durant trente ans^ son bonheur rayonna comme un soleil sur ces campagnes. Pas un coin de cette terre qu'il n'ait embelli ou fertilisé. Il a couvert ces coteaux de pampres, ces champs de blé, ces vergers de fruits. AprèsaToirécrit avec la bêche et la charrue des poèmes qui ne périront pas, il dort en paix sous les arbres qu'il a plantés, et les paysans gardent pieusement sa mémoire. Tel est le sort que j'envie, mes ambitions ne vont pas au delà; et, quelque fatal qu'il ait été, je ne me repens plus de l'essai que je viens de faire, puisque je lui dois d'avoir entrevu de bonne heure et compris le vrai but de ma destinée.

Tu le vois, me voici tout près d'emboucher les pipeaux champêtres I Paris m'a fait amoureux de l'églogue. A ce compte, tu devines aisément l'emploi de mes journées. Jusqu'à l'heure où le facteur delà commune passe devant ma porte,^ je suis triste, inquiet, tourmenté. Quand je l'aperçois de loin avec sa boite en sautoir, ses guêtres de cuir aux jambes et son bâton ferré à la main, mon cœur se serre. S'il me remet une lettre d'Arabelle, j'en brise le cachet avec hu^ meur, et c'est un jour perdu pour la joie ; mais qu'il passe sans s'arrêter, je sens aussitôt mes poumons qui se dilatent, l'air de la liberté qui m'inonde, et je pars plus léger qu'un fkon courant sur l'herbe des clairières.

Je vais à l'aventure, où me mène mon cheval ou ma fantaisie. Aujourd'hui pourtant, après t'avoir écrit, je pousserai résolument jusqu'au château de Mondeberre. L'histoire du château se cache dans l'ombre des temps féodaux : la châtelaine est belle encore, et sa destinée est touchante. Madame de Mondeberre

perdit, après un an de mariage, son mari, jeune et bciiLicommeelle, tué misérablement par sonmeilleur ami dans une partie de chasse. Veuve à vingt ans, comblée de tous les dons de la naissance et de la fortune, elle dit au monde un éternel adieu, et se retira avec sa fille, qui comptait quelques mois à peine, dans ce manoir qu'elle n'a plus quitté, malgré les sollicitations de ses amis et de sa famille.

Je n'étais alors qu'un enfant ; mais cette histoire, que j'entendais conter autour de moi, préoccupaitet charmait à la fois mon imagination naissante. Un soir, j'en entrevis l'héroïne k travers le feuillage éclairci de son parc. Qu'elle me parut belle et charmante I mais en même temps qu'elle me sembla imposante et flère 1 Je n'oublierai jamais de quelle façon il me fut donné de lui parler pour la première fois.

J'ftvais seize ans ; j'aimais la chasse avec passion. Un jour que j'avais battu sans succès nos landes et nos bruyères, je revenais d'un pas découragé, quand tout à coup mes chiens firent lever un lièvre qui disparut dans un épais fourré. Les chiens l'y suivirent, et moî-mémeje m'y jetai avec une sau- \age ardeur. Toi, qui n'as jamais brûlé de poudre qu'au tir, tu ne sais pas quelle fièvre ou plutôt quel démoQ s'empare en ces instants de notre être. J'évenlrai une baie qui me faisait obstacle ; le visage et les mains en sang, jeme précipitai sur la trace des chiens, les animact de la voix, et ne m'apercevant pas que je me trouvais dans une propriété particulière enceinte de murs et de haies vives. Posté au détour d'une allée , j'attendis mon lièvre , et lui I&cbai au passage ime charge de plomb dans la

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