CHAPITRE II. i
leur demeure devint peu à peu une espèce de taverne, point de réunion de tous les mauvais garnements du pays. Christophe et Jérôme attirèrent les anciens marins de leur bord; Jean recruta tous les vieux grognards qu'il put découvrir à dix lieues à la ronde: chaque jour, on put voir au Coat-d*Or Tarmée de terre et Parmée de mer fraterniser le verre à la main. Encore s'ils s'en fussent tenus à fraterniser I mais, ainsi qu'il arrive à coup sûr entre gens désœuvrés, la désunion s'était glissée entre le soldat et les deux marins. Bien q^a'il fût revenu de ses campagnes dans un assez piètre équipage, Jean avait pris tout d'abord des airs de vainqueur et de conquérant : bavard, htfbleur par excellence, affectant des prétentions au fin langage et aux belles manières, profondément pénétré du sentiment de son importance^ il n'avait pas attendu longtemps pour en accabler ses deux frères. A l'entendre, il avait vécu dans l'intimité de l'empereur, qui ne pouvait se passer de lui et le consultait dans les circonstances îlifûciles. Ajoutez à tant d'impudence qu'il ne se gênait pas pour témoigner à ses frères le peu d'estime qu'il faisait du métier qui lés avait enrichis, ni pour leur donner à entendre qu'ils n'étaient, à tout prendre, que des pirates et des voleurs.
Jérôme et Christophe avaient commencé par se dire que leur aîné abusait quelque peu de leur crédulité; ils finirent par s'indigner de le voir trancher du grand seigneur dans ce château où il n'avait eu que la peine d'entrer, où il était entré sans habits, presque sans souliers. Un beau jour la guerre éclata. Jean ne disait pas précisément aux corsaires qu'ils
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n'étaient que des mécréants apnt vingt fois pour une mérité la corde ou les galères ; Christophe et Jérôme ne disaient pas précisément au soldat qu'il n'était qu'un va-nu-pieds qui mendierait son paio^ si ses frères ne se fussent chargés du soin de lui ga« gner des rentes; mais ces petits compliments réciproques étaient toujours implicitement renfermés dans les débats qu'ils entamaient» sous prétexte de décider laquelle des deux l'emportait sur l'autre, d& l'armée bu de la marine, et qui devait céder le pas^ du drapeau ou du pavillon. A voir l'acharnement qu'ils y mettaient, on eût dit d'une part Jean Bart et Dugay-Trouin, de l'autre Turenoe ou le grand Condé se disputant l'honneur d'avoir sauvé la France. Christophe et Jérôme se vantaient de tous les exploitsde la marine française, et reprochaient à Jean tous les désastres qui avaient amené la chute de l'empire; à son tour, Jean prenait sur son compte toutes les victoires de l'empereur, et accusait ses frères de toutes les défaites que la France avait essuyées sur lesfl'otSv On comprend aisément quel échange de gracieusetés devait entraîner une pareille polémique entre gens qui maniaient la parole avec autant d*a« ménité qu^ en mettaient autrefois à jouer de la carabine ou de la hache d'abordage.
C'était surtout lorsqu'ils se trouvaient en présence, Christophe et Jérôme avec leurs anciens corsaires, Jean avec les débris de la grande armée qu'il était parvenu à ramasser de côté et d'autre, c'était surtout alors que ces discussions, échauffées par le vin, l'eau-de-vie, le tabac, enfantaient des luttes véritablement homériques. Ces séances orageuses débu*