CHAPITRE il
crains de sable dans sa main, Joseph s'avaftça d'ua pas plus confiant et plus sûr yers le but de sa harangue^
a Mes frères, -^ poursuivit-il, — nous ne sommes pas tombés si bas, qu'il nous soit interdit de nous relever. D'ailleurs, il n'est pas d'abîme d'où la main du Seigneur ne puisse tirer les malheureux qui tendent vers lui leurs bras suppliants.
-— Que veux-tu que nous devenions ? — - dit Christophe avec tristesse. — Nous aurons beau tendre nos bras ; nous ne sommes pas des savants comme toi, nous autres ; l'ennui nous dévore et nous tue.
-^ Je ne suis pas un savant, Christophe^ plus d'une fois j'ai subi les atteintes du mal qui vous ronge et qui vous consume. J'ai mûrement réfléchi là-dessus. Ce qui nous tue, mesfrères, c'est l'absence d'un devoir sérieux qui nous rattache à l'existence, c'est l'égoïsme, c'est l'isolement, c'est qu'en un mot nous ne sommes pas une famille. La famille est un arbre éternel et sacré dont le tronc nourrit les rameaux, dont les rameaux communiquent à leur tour la vie à des pousses nouvelles, destinées elles-mêmes à rendre plus tard la sève qu'elles auront reçue. Nous ne sommes, nous autres, que des branches séparées de leur tige, sans racines dans le passé, sans rejetons dans l'avenir. Nous ne tenons à rien, et rien ne tient à nous. Nous ne vivons que par nous et pour nous : mauvaise vie dont nous portons la peine. Dites, 6 mes amis ! dites si, aux heures de dégoût et de lassitude, vous n'avez jamais rêvé un intérieur plus calme et plus honnête? Dites, mes frères, si, dans l'ivresse même de vos plaisirs, vous
n'uiez jamais aspiré à des joies plus pures, fades félicités plus pa^aites ? SouTenez-TOUs, Christophe, vous aussi, souvenez-vous, Jérdme, du temps ot noLrEJeune frère remplissait aos cœurs d'allégresse. Par soD igB et par sa faiblesse, il était moius ootn fj'L^reque notre enfant. Rappelez-vous quel charme il répandait autour de nous, de quelle grftceil égayait notre maison. Vous entendez encore les frais éclats de sa voix joyeuse ; vous voyez encore sa bouche souriante et ses bras caressants. Comme nous nous plaisions le soir à l'endormir sur nos genoux ! comme nous nous disputions ses caresses et sa blonde tête à baiser ! comme Jean eût aimé à le suspi^ndre à son cou, à sentir ses petits doigts roses lui tirer ses longues moustaches I
— A quoi bon, — dit Christophe, — réveiller ces souvenirs ? Hubert est mort ; la mer qui nous l'a pris ne nous le rendra pas.
— Dieu peut nous le rendre, mes frères I — s'écria Joseph avec entraînement. — Que de fois n'aij(i pas vu dans mes songes une femme, chaste créature, venir s'asseoir à notre foyer I Celui d'entie nous qui l'avait choisie l'appelait du beau nom d'épouse; les trois autres, respectueux et tendres, rappelaient du doux nom de soeur. Elle entrait grave et sereine, suivie du pieux cortège des vertus domestiques; le bonheur entrait avec elle. Elle avait eu mSme temps la prudence qui dirige, la bonté qui encourage, la raisoo qui convainc, la grâce qui persuade. Sa seule présence embellissait notre demeure. A sa voix les passions s'apaisaient ; elle rapjteUîl l'ordre exilé et resserrait le lien de dos ftmes.
CUAPITUB II. Il»
Réve charmant 1 bienlôt de bloods enfants se pressaient autour de l'àtre ; et notre mère, ange du ciel, bénissait l'ange de la terre qui nous faisait ces félicités. »
Joseph partit de là pour montrer sous leur jour poétique et réel les salutaires influences qu'exercerait la présence d'une épouse au Coat-d'Or ; il employa tous les dons de persuasion qu'il avait reçus du ciel pour prouver à ses frères combien il était urgent que l'un d'eux se mariât, Jean, Christophe ou Jérdme, car Joseph se mettait tacitement en dehors de la question. Plus chaste que son chaste homonyme des temps bibliques, il n'avait jamais envisagé une autre femme que sa mère ; ses goûts, sa piété, son extrême jeunesse, sa frêle sauté, son caractère timide et craintif, le dispensaient si naturellement de descendre dans la lice qu'il ouvrait i ses ft-ères, qu'il ne lui vint pas même & l'esprit de s'en défendre ou de s'en expliquer.
Les paroles de Joseph déroulèrent devant lus trois frères toute une série d'idées qu'ils n'avaient pas soupçonnées jusqu'alors. Ils étaient par nature si peu portés vers le mariage, qu'ils ne s'étaient jamais avisés d'y songer. A voir leur surprise, il eût été permis de croire qu'ils avaient jusqu'à ce Jour ignoré l'existence du dieu Hymen, et que ce dieu venait de se révéler à eux pour la première fois. Ue l'étonnement ils passèrent à la réflexion. Les poËtiques arguments que Joseph avait développés à l'appui de sa proposition n'avaient guère toucha ces trois hommes; la perspective des avantages réels et positife les avait saisis tout d'abord. A parler Iran-
chement, ils étaient las et môme un peu honteux de la vie qu'ils menaient ; ils s'en accusaient réciproquement, et ne demandaient pas mieux que d'en sortir. Aussi la harangue de leur jeune frère éveillat-elle en eux plus de sympathie qu'on n'aurait dû raisonpablement s'y attendre. Christophe et Jérôme pensèrent que la présence d'une femme au logis imposerait à Jean ; de son côté, Jean pensa que la présence d'une épouse au Coat-d'Or apporterait nécessairement un frein aux dérèglements de Jérôme et de Christophe. Joseph, qui avait compté sur une vive opposition, dut être surpris à son tour de voir avec quelle faveur on accueillait sa proposition.
Ce fut le caporal qui rompit le premier le silence.
(( Joseph a raison, •» dit- il ; — il est certain que, si l'un de nous prenait une maîtresse femme qui s'entendtt aux soins du ménage, les choses ici n'en iraient pas plus mal ; nos domestiques ont changé le Coat-d'Or en un coupe-gorge ; nous sommes volés comme au coin d'un bois.
— Sans compter, — ajouta Jérôme, — que, lorsque nous serons vieux et malades, nous ne serons pas f&chés de trouver à notre chevet une petite mère qui nous soigne et nous fasse de la tisane.
— Et puis, — s'écria Christophe, — ce sera gentil de voir une femme trotter, comme une souris, dans la maison. Ensuite viendront les bambins ; ça crie, ça rit, ça pleure, et, comme dit Joseph, ça vous distrait toujours un peu.
-» Ajoutez, — dit Jean, — que, s'il ne nous pousse pas un héritier, à la mort du dernier survivant notre fortune retourne à l'État*