CHAPITRE III
— C'est pourtant vrai I — s'écrièrent i la fois Christophe et Jérâme avec un mouvement de stupeur,
— Décidément, — reprit Jean, — ce petit Joseph a eu là une excellente idée. D'ailleurs, une rejtime au logis est toujours honne à quelque chose ; (.a va, ça vient, ça veille à tout.
— Ça raccommode le linee, — dit Christophe.
— Et ça donne des héritiers, — fgouta JérôiiiG en se frottant les mains.
— Est-ce entendu? — s'écria le caporal , — Entendu ! » répondirent les deux marins.
Jean se leva d'un air solennel, et, s'adrcs^antà Joseph, qui triomphait en silence et craignait nDulement que ses frères ne voulussent se marier tous les trois :
« C'est une affaire arrêtée, — lui dit-il ; — li faut que tu sois narié dans un mois.
■^Jete donne mon consentement, —dit Christophe.
— Et moi, — dit Jérôme, — ma bénédiction. »
A ces mots, le pauvre Joseph devînt pftie comme la mort. Il Toulut se récrier, mais la soiré<: t-lait avancée : les trois frères levèrent brusquemenl Iil séance, et se retirèrent chacun dans sa chaïubre, laissant Joseph sous le coup de la foudre qu'il venait lui-même d'attirer sur sa tète.
A partir de ce jour, les troiaLegoffDeluïkîssèrenl pas un instant de réiiit. Vainement il object'iit ses
goûts, ses habitudes, sa nature timide, ses vœux de chasteté, sa santé délicate, sa constitution débile ; Christophe, Jérôme et Jean se montrèrent impitoyables. Après l'avoir harcelé et traqué comme une bête fauve, ils l'attaquèrent par ses bons sentiments : ils lui donnèrent à entendre qu'il tenait leur salut entre ses mains, qu'il en répondrait désormais devant Dieu et devant les hommes. Ils le prirent aussi par sa vanité ; car, pareille au fluide invisible qui réchauffe le monde et qu'on retrouve partout, dans le éilex et jusque sous la glace, la vanité se faufile dans les esprits les plus humbles et les plus modestes ; il n'en est pas qui n'en recèle au moins un ou deux grains. Us lui démontrèrent que^ par son éducation autant que par ses manières, il était le seul de la famille qui pût légitimement prétendre à un mariage honorable, en rapport avec leur position. Poussé à bout, Joseph consulta le curé de Bignic, qui lui enjoignit, au nom de Dieu, de se sacrifier pour les siens. Dès lors, sans plus hésiter, il se décida, nouveau Curtius, à se jeter, pour sauver ses frères, dans le gouffre du mariage qu'il avait lui-môme imprudemment ouvert sous ses pas.
En ce temps-là, aux alentours de Bignic, dans une ferme isolée qu'elle faisait valoir, vivait seule, sans parents, sansamis, mademoiselle Maxime Rosancoët.
C'était uneaustère etpieuse fille de trente-deuxans ; elle avait quelque fortune, elle avait eu jadis quelque beauté. Il n'est point rare de trouver ainsi, en Bretagne, des filles de bonne maison qui se retirent dans leur ferme, aimant mieux vieillir et mourir dans le célibat que dé mésallier leur cœur et leur esprit.