‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 76 sur 118 · CHAPITRE lY. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY. i

nez du marin, tandis que celui-ci dépliait un papier quMl mettait sous le nez du soldat.

Heureusement un second baquet venait de s'arrêter devant la porte du château, et au plus fort de la dispute, les serviteurs introduisirent dans la salle une seconde caisse exactement semblable à la première. Dès lors tout fut expliqué. Christopbe et Jean, à Tinsu l'un de l'autre, avaient eu la môme pensée ; le môme jour, à la mômebeur , deux pianos à l'adresse de Jeanne étaient arrivés Saint-Brieuc par deux roulages différents.

— Ab 1 traître ! — dit Cbristopbe en s'approcbant de Jean, — tu devais ne rien donner I tu te réservais , pour l'année prochaine !

— Et toi ! maître fourbe, — répliqua Jean, — tu prétendais que ta bourse était vide I

^ A bon cbat bon rat.

^ A corsaire corsaire et demi. »

Cependant, que faire de deux pianos? L'un était d'ébène, l'autre de palissandre, tous deux également riches, admirablement beaux tous deux. Christopbe vantait celui-ci et Jean exaltait celui-là ; entre les deux longtemps Jeanne hésita. Il se fût agi pour Jean et pour Christophe d'un arrôt de vie ou de mort que leurs angoisses n'auraient été ni moins vives ni moins poignantes. Pour contenter à la fois son oncle l'amiral et son oncle le colonel, la jeune fille décida qu'on porterait dans sa chambre le piano de palissandre, et qu'on laisserait au salon le piano d'ébène.

Ainsi passait le temps.

Afin qu'aucun des caractères de la passion ne manquât à l'amour de ces hommes, cet amour, sans

lit YAllLANCB.

s'en douter, en était arrivé, môme dans le cœur de Joseph, à un naïf et monstrueux égoïsme. Jamais il ne leur était ?enu à Tesprit que cette jeune fille pût avoir d'autres destinées à remplir que de distraire et d'occuper leurs jours. Ils croyaient ingénument que cette Beur de grftce et de beauté ne s'était épanouie que pour embaumer leur maison. Telle était en ceci leur aveugle sécurité, qu'ils n'avaient pas même abordé la pensée que ce trésor pût leur échapper.

Jeanne, de son côté, ne semblait pas se douter qu'il y eût sous le ciel des ôtres plus aimables que ses trois oncles, une existence plus délicieuse que celle qu'on menait au Coat-d'Or. Bignic était pour elle le centre du monde; ses rêves n'allaient pas au delà de la distance que son cheval pouvait mesurer en une demi-journée. Jamais elle n'avait tourné vers l'horizon un regard ardent ou curieux; elle n'avait jamaisentendu dans sonjeunesein ce vague murmure qui s'élève au matin delà vie, pareil au bruissement mystérieux qui court dans les bois aux blancheurs de l'aube. L'activité d'une éducation presque guer* rière l'avait préservée du mal étrange nommé la rêverie, qui tourmente l'oisive jeunesse. Son imagina» tion dormait : ce fut une imprudence de Jean et de Christophe qui l'éveilla.

Mous l'avons dit, Christophe et Jean étaient moins jaloux l'un de l'autre qu'ils ne l'étaient tous deux de leur frère. Quoi que pût faire la jeune fille pour cacher les préférences de son cœur, quoi qu'ils pussent eux-mêmes imaginer pour se lesattirer, ils comprenaient que Joseph était préféré, et ne se faisaien

Page 1