CHAPITRE IV. Si
point illusion là-dessus, bien que ce fût poi^r eux un sujet d'étonnement continuel.
« C'est inouT ! — se disaient-ils parfois. — Joseph ne lui a jamais rien donné que des fleurs; nous nous sommes ruinés pour elle. II la gronde souvent et ne craint pas de la reprendre ; nous sommes h genous^ devant ses défauts. C'est un blanc-bec qui n'a jamais vu que le feu de la cheminée et qui mourra dans la peau d'un poltron ; nous mourrons l'un et l'autre dans la peau d'un héros. Eh bien, c'est ce maraud qu'on aime et qu'on préfère I
— C'est un savant, — ajoutait Christophe en hochant la tête ; ^ il a inspiré à Jeanne le goût de la lec» ture ; l'enfant aime les livres, et Joseph lui en prête.
— Si Jeanne aime les livres, dit un jour le soldat fatalement inspiré, — nous lui en donnerons, un peu plus propres et un peu plus galamment vêtus que les sales bouquins de Joseph. »
En effet, dès le lendemain ils écrivirent à Paris ; et au bout de six semaines, en rentrant d'une longue promenade qu'elle avait faite sur la côte, Jeanne trouva dans sa chambre une bibliothèque composée de volumes magnifiquement reliés. C'était, hélas! la boite de Pandore. Ce fut la perte du repos de Jeanne.
Rien de plus honnête pourtant que cette collection de livres ; seulement, comme l'élite des poètes et des romanciers y brillait au premier rang, et que la littérature contemporaine s'y montrait en majorité, c'étaient pour la plupart de très-honnêtes empoisonneurs. Jeanne, et Joseph lui-même, car il ne put résister à la tentation, puisèrent avidement à ces
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IfAILLANCE.
sources enivrantes : ils y perdirent l'un et l'autre la sérénité de leur âme. Bien qu'il eûtiaissé depuis longtemps derrière lui les rapides années delà jeunesse, Joseph avait le cœur aussi Jeune que celui de sa nièce ; l'innocence et la chasteté avaient conservé dans son bouton virginal la fleur du printemps de sa vie. Ces deux cœurs étaient au même point : les mêmes influences hâtèrent la floraison de l'un et décidèrent le tardif épanouissement de l'autre.
A la lecture de ces poèmes étranges qui ne ressemblaient en rien à ceux qu'ils avaient lus déjà, à ces lectures passionnées faites en commun, assis l'un près de l'autre, le jour sur le sable fin et doré des baies solitaires, le soir à la lueur de la lampe, Joseph se troubla. Que se passait-il en lui ? Dieu seul a pu le savoir. Pour Jeanne, elle devint tout à coup inquiète, rêveuse, agitée, passant tour à tour d'une folle gaieté h une sombre mélancolie, sans qu'elle pût se rendre compte de sa joie ou de sa tristesse. Bientôt elle se demanda si le monde finissait à l'horizon, si Bignic était la capitale de l'univers, si sa vie devait s'écouler tout entière sous le toit enfumé du Coat-d'Or. Vainement ses oncles^ pour la distraire, redoublèrent autour d'elle de tendresse et de soins : elle s'irritait de leurs soins et de leur tendresse. Joseph assistait silencieusement à ce premier trouble des sens qui s'éveillent ; longtemps il fut seul dans le secret de cette âme qui ne se connaissait pas ellemême.
Cependant, à la longue, éclairés parleur égo!sme plutôt que guidas par la délicatesse de leurs perceptions, Jean et Christophe finirent par entrevoir con-
CBAPITHB IV. SU
(usément la cause du mal qui tourmentait leur nièce. Joseph n'en avait saisi que le calé poétique et charmant ; natures moins élevées et médiocremeot . idéales, Christophe et Jean en saisirent le cAlé physique etréel. Ces avares comprirent enfin que lu trésor qu'ils avaient enfoui dans leur demeure pouvait leur échapper d'un jour à l'autre ; ils comprired t que l'oiseau qu'ils avaient mis en cage avait grandi, qu'il avait des ailes, et qu'au premier crî de quelque oiseau voyageur qui l'appellerait dans les plaines de l'air, il s'envolerait à travers les barreaux de sa prison dorée. En un mot, pour nous servir d'un langage moins figuré et plus en rapport avec les idées des deux oncles, ils découvrirent que Jeanne avait seize ans et qu'un jour viendrait inévitablement où il fuudrait songer à la marier.
Or, ils ne se dissimulaient pas que Jeanne mariée était perdue pour eux. Ils se rendaient justice mutuellement. Jean se disait qu'un homme que Je;inne aurait choisi ne se déciderait jamais à vivre prés d'un être aussi grossier que le forban ; Christophe pensait, de son côté, qu'un époux du choix de leur nièce ne consentirait pour rien au monde h mêler son existence à celle d'un personnage aussi mal élevé que son frère le caporal. Hs convenaient ensemble que le Coat-d'Or n'était rien moins qu'un lieu de délices, et que deux tourtereaux s'ennuieraient bientât de roucouler dans un pareil nid. Enfin, en admettant que le jeune ménage se résiguAt àvivreauprès d'eux, l'égoîsme de leurfolle tendresse se révoltait àla pensée que Jeanne, cette fllle adoiée, leur amour, leur joie, leur orgueil, pouvait cesser de
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leur appartenir et passer dans les bras d'un homme QUI oserait l'appeler sa femme au nez de Jean et à la barbe de Christophe.
Les choses en étaient là, quand, par un soir d'orage, un coup de canon retentit sur les flots delà mer en courroux.
Les trois frères^ suivis de tous leurs serviteurs,, coururent aussitôt sur la dune. Ils y trouvèrent les pêcheurs de Bignic, accourus comme eux aux signes de détresse. Christophe fit allumer de grands feux de distance en distance. A partir du moment où le na* vire en perdition eut remarqué qu'on répondait à ses signaux et qu'on était à portée de le secourir, il ne cessa point de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. Il était si près de la côte, qu'on entendait du rivage, malgré le bruit de la tempête, les cris desmatelots et le sifflet du maître qui commandait la manœuvre ; mais la mer était trop mauvaise pour qu'on pût mettre aucun bateau dehors, et la nuit si sombre, si épaisse, qu'on ne distinguait sur les flots que la lueur qui précédait chaque détonation. On présumait que c'était un bâtiment près de sombrer sous voiles, ou bien échoué sur un des bancs de sable assez communs dans ces parages.
En efi'et, au lever du jour, on apergut, à quelques encablures de la plage, les vergues d'une frégate engravée dans le sable, et qu'on reconnut, au pavillon, pour appartenir à la marine anglaise. Il y avait des instants où la mer, en se retiranti laissait à décou*