CHAPITRE TH
Jean, —jure deyant Dieu que tu le prendras en traître, comme il nous a pris, et que tu l'assassineras.
— Tue-le comme un chien, dit Christophe.
— C'estunAnglais,— s'écria Jean;— les hommes te béniront, et Dieu te pardonnera. »
Ils étaient de bonne foi dans leur haine et s'exprimaient avec plus de sangTfroid et de conviction qu'oa ne pourrait le croire. L'amour qu'ils avaient dans le cœur pouvait faire de ces hommes des chiens cares« sants ou des tigres furieux.
« Voilà ce que je craignais, — s'écria Joseph avec effroi; — voilà pourquoi j'hésitais, encore aujourd'hui, à vous entretenir de ces choses. Mes frères, le mal n'est pas si grand que vous l'imaginez, et ce :$erait l'aggraver que de s'y prendre de la sorte. Dieu merci, l'honneur de Jeanne n'est point en question ; il ne s'agit ici que du bonheur et du repos de notre nièce. Vous calomniez notre enfant et notre hôte. Ils n'ont fait qu'obéir, peutrôtre sans s'en douter^ au charme de la jeunesse qui les entraînait l'un vers l'autre. Jeanne est aussi pure que belle ; sir George. . .
— Est un misérable I — s'écria Christophe ; — je le tiens pour un lâche, et me charge de le lui dire en face. »
En cet instant, la porte s'ouvrit, et sir George entra, plus grave que de coutume. Il avait l'air si froid, si calme et si digne^ que les trois frères restèrent muets sous son regard. Enfin, Christophe ';; posa sur une table les pistolets qu'il tenait à la main, J ei marcha droit à l'étranger. , )
(( Je répète. Monsieur, que je vous tiens pour un lâche I » dit-il en lui mettant une main sur l'épaule,
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Après avoir écarté poliment la lourde main que Christophe venait d'appuyer sur lui :
« Monsieur, — répondit sir George avec sa froideur habituelle, — je doute que ce soit à moi que s'adresse un pareil langage.
. — A vous-même, sir George, à vous seul. Écoutez-moi, Monsieur, — reprit aussitôt Christophe sans lui laisser le temps de répondre. — En vous sauvant la vie au péril de la mienne, je n'ai fait que mon devoir ; je, ne m'en vante pas. Seulement, ce devoir accompli, j'étais quitte envers vous et ne vous devais rien. Rien ne m'obligeait, en effet, à vous ouvrir cette maison. En danger de mort, vous étiez un homme pour moi; vivant et sauvé, vous n'étiez plus qu'un Anglais. Notre nation a de tout temps détesté la vôtre. Nous autres Legolf, nous vous haïssons comme peuple, comme gouvernement, comme individus. Ce nom d'Anglais sonne mal à nos oreilles. C'est un Anglais qui a tué notre frère Jérôme. Cependant, ton» ehés de votre malheur, nous vous avons reçu comme un frère. Vous avez pris place à notre table, vous avez dormi sous notre toit ; en un mot, vous êtes devenu notre hôte. Dites, nous est-il arrivé de faillir aux lois de l'hospitalité ?Avez-vous jamais rencontré céans d'autres cœurs et d'autres visages que des: cœurs amis et des visages bienveillants ?
— Je n'oublierai jamais, — dit sir George, —votre hospitalité généreuse.
— Veuillez croire que notre mémoire sera aussi fidèle que la vôtre. Monsieur, et que nous nous souviendrons toujours de quelle façon vous Pavez recon*
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nue, cette hospitalité qui aurait du moins le mérite d'être franche, cordiale et sincère.
— Que voulez-vous dire ? — demanda sir George avec fi**rté.
— Je veux dire, Monsieur, <^ s'écria Christophe d'une voix tonnante, — que vous avez honteusement trahi notre confiance. Je veux dire que nous avions un trésor auquel nous tenions plus qu'à notre propre vie, et que vous avez cherché lâchement à nous le ravir. Je veux dire que vous avez indignement abusé de votre jeunesse et de notre sécurité pour séduire un cœur sans défense. Je veux dire enfin qu'en échange de Taccueil que vous receviez vous avez ap* porté à ce foyer le trouble, la honte et le désespoir.
— C'est l'action d'un traître et d'un félon, — ajouta Jean, — nous sommes trois ici pour en tirer vengeance. »
Immobile dans son coin, Joseph ne soufflait mot. fl s'était retiré sous le manteau de la cheminée pour ; aisser éclater la mine dont il avait allumé la mèche.
(( Je vous comprends. Messieurs, — dit enfin sir George avec dignité. — C'est vrai, — ajouta-t-il d'une voix ferme en s'adressant aux trois frères, -— j'aime votre nièce. Si c'est une lâcheté et une félonie q[ue de n'avoir pu contempler, sans en être épris, tant de grâce et de charme, tant d'innocence et de beauté, vous ne vous trompez pas, je suis un félon et un traître; mais j'en atteste le ciel, et vous en pouvez croire un homme qui ne sait point mentir, je n'ai ja^ mais touché qu'avec vénération à ce jeune cœur, que TOUS m'accusez d'avoir voulu troubler et surprendre. Vis-à-vis de cette noble enfant, mon attitude a tou-
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jours été. celle d'un frère grave et respectueux. Si je Taime^ jamais mes lèvres n'ont trahi devant elle le secret de mon âme.
— Si vous l'aimez, c'est tant pis pour vous, — répliqua brutalement Christophe, qui, bien que rassuré d'ailleurs, pensa que sir George voulait en arriver à une demande en mariage. — Tenez, Monsieur, — ajouta-t-il d'un ton radouci, — je vais vous parler franchement. Notre nièce, voyez-vous, c'est notre Tie ; nou« séparer d'elle, autant vaudrait nous arracher à tous les trois les entrailles. Vous êtes jeune, le monde est grand, les femmes ne sont pas rares; TOUS en trouverez vingt pour une, et n'aurez que l'embarras du choix. Nous nous faisons vieux, nous autres; cette enfantest toute notrejoie. Nous l'aimons au delà •de tout ce que je pourrais exprimer. Interrogez Jean et Joseph : tous deux vous répondront, comme moi, que tant que l'un de nous vivra, Jeanne ne se mariera pas.
— Mais qui vous dit?... *- s'écria sir George.
— Tout ce que vous pourriez ajouter serait inutile, «— dit Jean l'interrompant. — Nous avons décidé que Jeanne ne se marierait jamais ; et vous comprenez bien. Monsieur, — ajouta-t-il en appuyant sur chaque mot, — que, si nous devions nous départir d'une pareille résolution, ce ne serait point en faveur de l'Angleterre.
-^ Nous ne voulons pas, — ajouta Christophe, — que les os de notre frère se lèvent pour nous maudire.
—Ni que les os de notre empereur, — reprit Jean, — se dressent pour nous accuser d'avoir môle le sang français au sang d'Hudson Lowe.
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— Sir George, — dit à son tour Joseph avec douceur, — (Jue votre cœur essaye de nous, comprendre. Jeanne est notre enfant adorée ; elle est Pair que nous respirons et le soleil qui nous réchauffe. Son* gez que nous étions perdus, et que notre famille menaçait de s'éteindre dans la honte et dans la débauche, quand Dieu, pour nous retirer de Tablme, nous envoya cet ange sauveur ! Quelque digne que TOUS puissiez être de posséder un semblable trésor, jamais nous ne consentirons...
— Encore une fois, Messieurs, — s'écria sir George avec un léger mouvement d'impatience, — à quoi bon tous ces discours ? Je ne suis pas ici pour vous demander la main de miss Jeanne ; je sais mieux que personne à quel titre tant de bonheur m'est interdit €t quelle serait ma folie d'y prétendre. Dieu m'est ténaoin, — ajouta-t-il avec tristesse, — que je ne me suis pas un seul instant bercé d'un si doux espoir. Voilà quelques heures à peine, j'ignorais encore le secret de mon cœur. J'ai compris, en le découvrant, qu'il ne m'était plus permis désormais d'habiter parmi vous sans forfaire à l'honneur, et je suis venu, sans hésiter, prendre congé de vous, mes botes, n
A ces paroles, Christophe et Jean restèrent presque aussi stupéfaits qu'ils l'avaient été en recevant les révélations de Joseph. Joseph, de son côté, se sentit délivré d'un grand poids et se mit à respirer plus à l'aise. Tous trois furent touchés de la loyauté de sir George ; mais ils se hâtèrent de le prendre au mot, peu curieux qu'ils étaient de garder plus longtemps un tel hôte, et pensant avec raison que le plus
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honnête loup du monde ne saurait être à sa place dans une bergerie. D'ailleurs, tout en reconnaissant que sir George venait de se conduire comme un galant homme, ils n'en étaient pas moins portés contre lui par un vif sentiment de rancune et de jalousie.
« Puisqu'il en est ainsi, Monsieur, — dit assez sèchement Christophe, — je retire les paroles un peu dures que je vous ai adressées dans un mouvement de colère que je croyais légitime alors. Si je savais quelque autre réparation qui pût vous être plus agréable, je n'hésiterais pas à vous l'ofirir.
— Je n'ai pas besoin de réparation. Monsieur, — répondit sir George avec noblesse ; — les paroles que vous adressiez à un Iftche ne sont point arrivées jusqu'à moi.
— Nous reconnaissons sir George pour un galant homme, — dit Joseph.
-— Sans doute, sans doute, — ajouta Jean, — et puisque sir George tient absolument à coucher ce soir à SainlrBrieuc, je vais donner des ordres pour qu'on lui selle un cheval ; Tvon l'accompagnera.
— Gomme il s'agit de votre repos plus encore que du nôtre, — dit Christophe, — je pense. Monsieur, que nous aurions mauvaise grftce à vouloir vous garder plus longtemps. Votre probité nous est un sûr garant que vous ne chercherez pas à revoir notre nièce.
— Je vous en donne ma parole, » réponait sir George avec une expression d'héroïque résignation.
Deux chevaux sellés et bridés piaffaient déjà dans la cour du château.
Près de s'éloigner, sir George promena autour de