‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 93 sur 118 · SB · texte numérisé non relu

SB

TAltLANGB.

essuyant ses yeux, — pourquoi ce brave garçon a* t-il été s'amouracher de cette petite fille ?

— Que le diable emporte les amours ! — ^ ajouta Jean avec un geste de colère.

— Adieu 1 adieu I — s'écria sir George en s'arrachant des bras de Joseph ; — pour la dernière fois, adieu I »

À ces mots, il sortit, se précipita dans la cour, se jeta sur la selle du cheval qui l'attendait, et, suivi d'Yvon, partit au galop pour ne s'arrêter qu'à Saint* Brieuc.

Vin

Cependant que faisait la jeune fille? La joie est^ comme la douleur, amie du silence. Jeanne, en rentrant au Coat-d'Or, s'était retirée dans sa chambre, et, tandis que sir George s'éloignait de ces lieux pour n'y plus revenir, l'enfant s'emparait avec ivresse du bonheur qui lui échappait : elle s'abandonnait follement aux promesses de l'avenir, elle élevait avec complaisance l'édifice gracieux de sa destinée: à cet ftge, l'amour n'entrevoit point d'obstacles. Habituée d'ailleurs à voir ses oncles obéir en esclaves à ses plus frivoles caprices, cette jeune reine pouvait-elle supposer qu'ils résisteraient à un désir sérieux de son cœur? Elle refusa de descendre à l'heure du dîner, car telles sont les vraies joies de l'amour: elles préfèrent parfois la solitude à la présence de l'être aimé. Jeanne avait besoin d'être seule pour écouter les mille voix charmantes qui chantaient dans son sein. Pour la première fois elle prit plaisir

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à se regarder dans sa glace et à se trouver belle. Elle pleurait et riait à la fois. Elle se jetait sur son lit tout en larmes ; puis courait toute joyeuse à sa fenêtre, pour contempler avec un sentiment de reconnaissance la mer, moins vaste et moins profonde que la félicité qui remplissait son âme, cette mer dont elle bénissait les fureurs : car Jeanne se rappelait avec délices la nuit orageuse qu'elle avait passée tout entière, debout à cette môme place, tandis que le canon grondait au milieu des cris de la tempête.

(( Il est triste, — se disait-elle, — je le consolerai ; il est pauvre sans doute, je le ferai riche ; il aime la France, je la lui donnerai pour patrie. Il me devra tout, et je serai son obligée. Nous vivrons au Coatd'Or, nous l'embellirons de nos tendresses mutuelles. Mes oncles achèveront de vieillir près de nous ; notre bonheur les rajeunira, les caresses de nos enfants égayeront la fin de leurs jours. »

A ce tableau, elle battait des mains et se plongeait daiïs de longs attendrissements mêlés de pleurs et de sourires.

Tvon la surprit au milieu de ces rêves et de ces transports. Il entra sans bruit ; lui remit une lettre à la dérobée, comme si Jeanne n'eût pas été seule , puis s'esquiva d'un air mystérieux, ^ans avoir dit une parole.

Le frisson de la mort passa sur le cœur de la jeune fille. Elle pâlit et resta plusieurs minutes les yeux fixés avec terreur sur cette lettre qu'elle tenait sans oser l'ouvrir.

Enfin, elle brisa le cachet, déplia d'une main trem-

tf)

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biante le papier qu'enfermait Penveloppe, et lat d'un seul regard ces quelques lignes tracées à la hâte :

a J'ai dû m'éloigner sans vous voir ; je ne veux point partir sans vous envoyer l'étemel adieu. Votre vie sera belle, si le ciel, comme je l'en prie, ajoute ma part de bonbeur à la vôtre ; puisse ainsi la destinée s'acquitter envers moi, jeune amie I Je vais re« prendre le fardeau de mes jours : mais il est une étoile que je verrai briller dans mes plus sombres nuits. Allez parfois vous asseoir sur le gazon qui couvre les restes de mon cber Albert : songez qu'il fut longtemps ce que j'aimai le mieux et le plus sur la terre. Quand le printemps émaillera les prés, cueillez quel* ques fleurs sur sa tombe et jetez-les une à une à la mer : souvent mes yeux les cbercberont et croiront les apercevoir dans le sillage de mon navire. Vous êtes jeune, vous m'oublierez sans doute ; je voudrais vous laisser un gage qui me rappelât sans cesse à votre cœur ; les flots ne m'ont rien laissé, rien que cette petite relique. Portez-la, miss Jeanne, en souvenir de moi ; je l'ai bien souvent interrogée ; bien souvent, en la couvrant de baisers et de larmes, je lui ai demandé le secret de ma triste vie. Puisque je n'attends plus rien ici-bas, acceptez-la, c'est mon seul héritage. H m'est doux de penser, en la détachant de mon col, que vous la suspendrez au vôtre.

(( GEOEGB. »

A cette lettre était jointe une petite relique d'argent, suspendue à une chaîne de cheveux éraillée par le temps et par le frottement.

CHAPITRK VIII. J5S

Élevée en toute liberté, nature franche et primitive, Jeanne' ignorait la feinte et la dissimulation tout aussi bien que la résignation et la patience. Si chaste et si pure qu'elle ne soupçonnait môme pa^ |a réserve que les convenances imposent à la p;ission, elle devait, sous le coup d'une impression vi aie, agir spontanément, sans réflexion, sans frein et ^ans entraves. Elle ne fit qu'un bond de sa chambre an salon.

Les trois Legoff s'y trouvaient encore réunis. Assis autour de l'àtre, ils se concertaient sur hi &Qon dont ils devaient s'y prendre pour annoncer à Jeanne le départ de sirGeorge ; ils ue se dissimulai lu l pas qu'il leur restait encore fort à faire, et qu'ils auraient difficilement raison de leur nièce. JosopJi surtout, qui était descendu dans ce cœur, en pressentait avec effroi les révoltes et le désespoir. Its .s'effrayaient aussi tous trois de l'avenir, car ils savaient déjà par expérience combien une jeune fille est uii trésor difficile à garder.

u J'espère, — disait Jean, — que nous voilà guéris pourlongtempsdumal de l'hospitalité I Le Père éternel viendrait frapper lui-même à la porte du Coat-d'Or, que je ne lui ouvrirais pas.

> — Mon frère, — répondit Joseph, gu'eS'arouchai t toujours l'impiété de l'ancien caporal, — rappelezvous que c'est pour avoir empêché le Fils de Dieu de s'asseoir sur le banc de sa porte, que le Juif Errant fut condamné à marcher sans cesse ni repos. — Que le diable vous emporte, toi et ton Juif Errant I — s'écria Jean en haussant les épaules avec tiumeur. — Pcnses-tu qu'il soit agréable d'avoir au

S5C VAILLATCCE.

logis un pèlerin qui lampe votre vin de Bordeaux et vous exprime sa reconnaissance en enlevant le cœur de votre nièce ?

-* Us peuvent bien tous se noyer comme des rats, — ajouta Christophe ; — (jue je sois pendu si je leur jette seulement le bout d'une ficelle !

— Oui, — dit Jean, — le sauvetage t'a bien réussi ! C'est un joli succès, tu peux t'en vanter I

— Mes frères, — répliqua Joseph, — il ne sied pas de regretter le bien qu'on a pu faire : Dieu nous en récompense tôt ou tard, ici-bas où là-haut, dans ce monde ou dans l'autre.

— Merci I — dit Jean ; — en attendant, tire-nous de là, — ajouta-t-il en voyant la porte du salon s'ouvrir violemment, et Jeanne entrer, pâle comme un marbre, les cheveux en déosrdre, l'œil étincelant.

— Sir George, où est sir George? — demandât-elle d'une voix tremblante.

— Mon petit ange, — répondit Christophe de son air le plus doux et de sa voix la plus caressante, -~ sir George a reçu l'ordre de se rendre immédiatement à Sâint-Brieuc ; un sloop en partance pour l'Angleterre n'attendait plus que lui pour mettre à la voile. Notre hôte a bien regretté de ne pouvoir te baiser la main avant son départ ; mais tu conçois qu'il n'avait pas de temps à perdre...

— ^Parti I — s'écria Jeanne d'une voix ardente et brève : — c'est impossible, mes oncles ; sir George ne doit point partir.

— Chère enfant, — dit Joseph, — il reste à sir George de graves devoirs à remplir, il a des comptes à rendre devant le conseil d'amirauté de son pays. Il

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