Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêt
A Tépoque où l'empereur d'Allemagne était aussi roi d'Espagne, le puissant comte Alvarës vivait dans cette belle et riche contrée. Il était grand d'Espagne, dignité à laquelle les ducs et les nobles de la plus ancienne race étaient seuls élevés. Il habitait à Madrid y capitale du royaume , un palais magnifique ; dans les plus belles et les plus riantes provinces de l'Espagne, il possédait plusieurs châteaux et de vastes domaines; il jouissait en outre de revenus considérables : en un mot, sa fortune était immense. Mais ce qui valait mieux encore que toutes ces richesses, le comte Alvarès avait l'esprit étendu et solide, et le cœur animé des plus nobles sentiments. Il ne faisait usage de son crédit et de sa fortune que pour le bonheur de ses semblables.
Son épouse, dona Isabelle, était une des femmes
les plus accomplies qui aient, jamais existé. Quoiqu'elle fût d'une santé un peu faible et d'une pâleur excessive , sa douceur et sa bonté donnaient à son visage un charme inexprimable. Elle avait dans ses manières, comme dans ses traits et dans toute sa personne, un je ne sais quoi d'extrêmement délicat. En la considérant , on croyait voir un beau lis près de s'épanouir.
Les deux époux passaient ensemble une vie trèsheureuse ; mais , comme sur cette terre aucun bonheur n'est parfait, ils avaient aussi leur chagrin. Quoiqu'ils fussent mariés depuis plusieurs années, ils n'avaient point encore d'enfants qui pussent un jour hériter non-seulement de leurs biens, mais encore de leurs vertus. C'était surtout pour dona Isabelle une véritable peine. Elle craignait de voir diminuer l'affection de son époux; elle enviait le bonheur de toutes les femmeflS mariées qui ont des enfants. Un jour, en se promenant dans les champs avec le comte, elle rencontra une pauvre femme portant sur le bras un charmant petit garçon , fort proprement tenu et joli comme un ange. La comtesse ne put s'empêcher de soupirer : tout en le contemplant avec plaisir, elle dit à la mère : « Voulez-vous me vendre votre bel enfant? je vous en donnerai tout ce que vous voudrez. — Non , Madame , s'écria la pauvre mère , pas pour toutes les mines d'or du Pérou! y> En s'éloignant, la comtesse dit à son époux : « Ah ! que cette pauvre femme est riche! elle possède un fils; et combien je me trouve pauvre au milieu de nos richesses, puisque je sui5 privée du bonheur d'être mère ! »
Enfin les prières ferventes de la comtesse et ses vœux ardents furent exaucés : elle devint mère d'un fils. L'enfant vint au monde frais et bien portant ; mais la mère tomba dangereusement malade , et bientôt on perdit l'espoir de la ramener à la vie. Ses derniers moments^ touchants et sublimes, dévoilèrent toute la puissance de la religion. Pleine de foi et de confiance , elle s'abandonna à la volonté du Très -Haut; l'espoir d'une vie étemelle lui faisait envisager la mort sans effroi. Elle consolait même son époux, qui était accablé de la plus profonde douleur, et le remerciait du bonheur qu'elle avait goûté avec lui ; puis elle demanda à voir encore une fois son enfant. Elle s'assit sur son lit , pressa son fils sur son cœur, le contempla en lui souriant pour la dernière fois , et l'arrosant de ses larmes : « Pauvre enfant, lui dit-elle, tu me regardes, mais iu ne me connais pas encore, tu ne sais pas que'je suis ta mère, tu ignores encore combien mon cœur est plein d'amour pour toi. Tu ne pourras pas saluer de ton premier sourire ta mère qui va bientôt te quitter, ni réjouir son oreille du doux nom de mère. Jamais tu ne te rappelleras mes traits, car bientôt je ne serai plus qu'un monceau de poussière ; tu ne te souviendras pas même de m'a voir vue. . Privé de mes tendres soins, il faut que tu grandisses. Dieu sait comment, à moins que la mort ne vienne nous réunir dans l'autre monde; que la volonté de Dieu s'accomplisse ! » Des larmes abondantes l'empêchèrent de continuer. Elle couvrit l'enfant de baisers, le bénit et le rendit à son père. « Je le confie à Dieu et à toi , dit-elle ; le Seigneur aura pitié du
pauvre orphelin privé de sa mère, et toi, tu rélèveras en père tendre et fidèle. »
La douleur, et les efforts qu'elle venait de faire pour parler, l'avaient épuisée. Elle se tut quelque temps , et leva ses regards vers le ciel , en priant en silence.
La fièvre redoubla. Tout à coup elle demanda son écrin. Le comte crut qu'elle était dans le délire; mais elle lui dit : « Je sais bien ce que je veux; qu'on me l'apporte. » On le lui apporta. « Cher époux , dit-elle au comte , tu me donnas ces parures pour présents de noces; je voudrais les laisser, si tu y consens, à ta sœur dona Blanca, la meilleure, la plus tendre de mes amies. C'est elle-même qui orna mes cheveux de ces parures le jour de mon mariage; qu'elle les reçoive le jour de ma mort, comme un dernier témoignage de mon amitié. »
La fatigue la contraignit de s'arrêter quelques instants ; puis elle ajouta : « J'ai encore un vœu à exprimer : la première éducation des enfants appartient aux mères; je désirerais donc que ma chère Blanca , cette excellente mère de famille, se chargeât d'élever mon enfant avec les siens. Puisse ce vœu être exaucé !
— Sois tranquille , ma chère Isabelle , répondit le comte. Dieu disposera tout pour que ton amie devienne la mère adoptive de notre cher enfant. »
Car il pressentait déjà qu'il ne survivrait pas longtemps à son épouse adorée.
La vertueuse Isabelle supportait ses souffrances avec une résignation chrétienne. Mais ses forces diminuaient sensiblement, et sa fin approchait. Le
comte, plongé dans une profonde affliction , était assis près de son lit de mort. Peu à peu tous les habitants du château vinrent se réunir autour d'elle, à pas lents, les mains jointes, les yeux remplis de larmes, et se mirent à prier dans un pieux recueillement pour leur chère et bien-aimée maîtresse. Un morne silence régnait dans la chambre de la malade; tous les assistants étaient en proie à une douloureuse attente.
Les fenêtres de l'appartement donnaient sur le jardin, qu'embellissait encore un magnifique jour de printemps. Une des personnes présentes dit à une autre tout bas, mais pas assez bas encore : « Ah ! qu'il est pénible d'être ainsi enlevé à ce monde si beau, à des êtres si chers I » La comtesse, qui entendit ces mots, car les mourants ont l'ouïe très-fine, répondit : « Non, cela n'est pas si pénible; car, en quittant ce monde, je vais dans un monde plus beau, où mon époux et mon enfant , et tous ceux que j'ai aimés sur la terre, me suivront un jour. » Quand elle prononça ces paroles, son visage resplendissait de foi et de l'espérance d'aller habiter la demeure céleste. Quelques moments après elle expira au milieu des larmes et des sanglots de son époux et de tous ses serviteurs, assistée des prières d'un pieux ecclésiastique venu d'un monastère voisin. Ce vénérable prêtre avait entendu sa dernière confession, et elle avait reçu de sa main le pain de vie pour le long voyage de l' éternité.
La douleur du comte était inexprimable. Étendant les mains et versant des larmes brûlantes, il tomba à genoux devant le lit de mort de sa chère
Isabelle, et s'écria d'une voix déchirante : « Seigneur! Seigneur! mon âme est brisée : mais vous l'ordonnez; que votre volonté s'accomplisse! » Puis, contemplant encore une fois le visage glacé de son épouse : « Adieu donc , s*écria-t-il , ange de bonté , que le Ciel m'avait envoyé pour être ma compagne sur cette terre. Tu étais en effet mon bon ange, mon ange gardien; tu avais su calmer mon caractère irascible; tu m'as épargné bien des imprudences; tu m'as servi de guide et de conseil dans bien des occasions , et enfin tu as su maintes fois appeler mon attention sur le bien que je pouvais faire , et que je n'eusse pas fait sans tes douces remontrances. Tu étais pour moi une apparition célester, qui s'est évanouie devant mes yeux pour descendre dans la tombe, ou plutôt pour remonter au ciel. Dieu veuille que nous nous revoyions bientôt dans le séjour des bienheureux!... » Rien ne put l'empêcher d'accompagner le convoi de son épouse : et comme , à cause de sa santé débile, elle avait beaucoup souffert sur cette terre, il se joignit avec ferveur à cette prière des prêtres : Seigneur, Siccordez-lui un repos étev" nely et éclairez-la de votre immortelle lumière,
La seule consolation qui restait au comte était alors son enfant, qui fut baptisé et nommé Fernando; ce nom répond en français à celui de Ferdinand. Plus de dix fois par jour il s'approchait du berceau de son fils pour le contempler; souvent il le prenait dans ses bras, et le promenait dans le jardin : et quiconque voyait ce malheureux père , en habits de deuil, tenir entre ses bras un enfant vêtu de langes d'une blancheur éclatante, ne pouvait s'empêcher
de verser des larmes. L'enfant grandissait et devenait chaque jour plus charmant. Ce fut pour le père un ravissement sans pareil quand pour la première fois son fils lui sourit, lui tendit ses petits bras, et montra ainsi qu'il le reconnaissait. Le comte attendait avec impatience IHnstant où son cher Fernando bégayerait le doux nom de papa.
Mais les décrets de la Providence ne lui réservaient pas ce bonheur. Une chute de cheval faite récemment lui avait causé une grave blessure et occasionné une maladie de poitrine. Sa santé déclina de jour en jour, et il sentit que sa morl approchait. Alors il fit lui-même son testament; il écrivit à son frère pour le nommer tuteur de Fernando ; il écrivit également une lettre à sa belle-sœur dona Blanca, pour la prier d'adopter cet enfant et de l'élever avec les èiens. Un jour il se fit apporter son enfant, le pressa sur son cœur, le bénit, et le rendit à la gouvernante avec ordre de le conduire tout de suite chez dona Blanca. Peu d'instants après il ferma les yeux pour toujours, entouré de toutes les consolations de la religion , et dans la douce espérance de revoir au ciel son épouse adorée.