CHAPITRE II
L'opphelin. •
Dona Blanca vivait à plusieurs lieues de là dans un castel antique dont la construction remontait au temps des Arabes et des Sarrasins. L'aspect de ce
château avec ses formes anguleuses , la multitude de ses balcons et de ses tourelles terminées en pointe, produisait un effet bizarre, et quiconque y entrait se trouvait saisi d'une sorle de frayeur à la vue de ces escaliers sombres et tortueux, de ces étroits corridors et de ces appartements aux voûtes gothiques. Cet antique château avait cependant une très-belle exposition, de charmants jardins, au milieu d'un riche paysage; c'est pourquoi dona Blanca Ihabijait volontiers avec ses enfants lorsque son époux , colonel d'un régiment espagnol, était à l'armée.
Elle avait appris avec une vive joie qu'Isabelle, avec laquelle, depuis son enfance, elle ne formait qu'un cœur et qu'une âme, avait eu le bonheur tant désiré de mettre au monde un fils. Elle s'en était réjouie sincèrement, car son âme était si noble, si désintéressée , qu'il ne lui vint pas un seul instant dans l'idée que la naissance de cet enfant lui faisait perdre un riche héritage.
Peu de jours après cette heureuse nouvelle elle apprit la mort d'Isabelle. On s'imagine facilement quelle fut sa profonde douleur. Pour comble d'aflliction, et avant que la durée du deuil fût écoulée, elle reçut par un exprès la nouvelle de la mort du comte. Cette nouvelle, qui ne la surprit point, lui arrivait pourtant plus tôt qu'elle ne l'aurait cru; elle en fut d'abord atterrée, puis elle versa un torrent de larmes.
Le surlendemain, à l'heure du souper, on lui annonça l'arrivée de la femme de chambre qui apportait le petit Fernando. Alors la douleur et la joie se disputèrent son cœur : la douleur, parce que l'ar-
rivée de cet enfant renouvelait ses regrets de la perte récente de ses parents; et la joie, parce qu'elle éprouvait une douce satisfaction de voir ce cher enfant, fils unique de sa fidèle amie, confié à ses soins. La femme de chambre entra vêtue de noir, portant dans ses bras ce bel enfant , dont la robe blanche était o^pée de rubans de deuil. D'une voix entrecoupée de sanglots, elle s'acquitta de sa commission. Elle présenta alors la lettre du comte, qui priait dona Blanca et son éproux de tenir lieu de père et de mère au pauvre orphelin.
Blanca, émue jusqu'aux larmes, prit l'enfant dans ses bras , le regarda avec tendresse , et dit de cette voix si touchante et si suave qui lui était particulière : « Viens , viens, cher petit ange, je t'aimerai comme j'ai aimé ton excellente mère! » L'enfant, qui ne comprenait pas ses paroles , mais qui comprenait fort bien la tendre douceur de ses regards, lui tendit ses petites mains en souriant, «c Ohl tu ne peux pas encore parler, lui dit-elle, mais tu me réponds assez par ton charmant sourire. » Elle le couvrit de ses baisers et de se^ larmes , et continua de lui parler: « Pauvre enfant, tu as perdu ta mère avant de l'avoir connue. Jamais les traits aimables de sa figure , ni les doux noms avec lesquels elle accueillit ton entrée dans le monde, ne se représenteront à ta mémoire. Hélas ! ce charmant visage et ces lèvres maternelles maintenant ne sont plus que poussière , et tu ne sais pas , tu ne comprends pas toute l'étendue de ton malheur. Mais, sois tranquille, je prends l'engagement de la remplacer, d'être pour toi la plus tendre des mères. Dieu veuille
que mon mari puisse aussi remplacer, par son affection pour toi , le bon, Texcellent père que tu as perdu! y> Puis, se tournant vers ses enfants, qui pleuraient en la voyant pleurer: « Eh bien, mes enfants, voilà un nouveau petit frère que je vous donne; embrassez - le , et promettez -lui de le bien aimer. y> A ces paroles, la tristesse des enfëuits de Blanca se dissipa encore plus tôt que leurs larmes ne séchèrent, et ils reprirent leur gaieté habituelle.
Philippe, petit garçon d'environ sept ans, alla chercher sa flûte, et commença à jouer une marche tant bien que mal pour amuser son nouveau petit frère. Charles, le cadet, dans la même intention , accompagna son frère sur un tambour. Tout ce bruit semblait égayer Fernando, qui riait de tout son cœur. Mais la mère , craignant que le tapage ne devînt trop fort, leur dit : « C'est assez ; » et aussitôt on n'entendit plus ni le fifre ni le tambour, tant ces enfants étaient accoutumés à obéir sur-le-champ.
Eugénie, l'aînée des enfants de la comtesse Blanca, ditv alors: ^ Maman, j'emploierai tous mes faibles talents pour servir i\otre petit frère. Je lui coudrai des chemises , si tu veux bien me les tailler, et je lui tricoterai de jolis bas. Je serai aussi sa petite cuisinière. Dis-moi, maman, que faut-il lui préparer? i^ Clara, qui avait environ quatre ans, vint alors offrir des châtaignes au nouveau venu. « Tiens, mange, » lui dit-elle , ne pensant pas qu'il n'avait pas encore de dents. Tous les autres se mirent à rire; la mère cependant loua de son bon cœur la pauvre Clara qui était toute confuse, et l'avertit de sa méprise : « Tout le monde peut se tromper, dit -elle aux autres en-
fants ; mais ce n'est pas une grande faute lorsque Vintention est bonne. La bonne intention excuse les erreurs et fait le principal mérite des bonnes actions. »