CHAPITRE VIIJ
A^ès demande Tauinône.
Plongée dans la tristesse et dans une profonde rêverie y Agnès, son luth sous le bras, marchait à côté de la bergère. Son excessive timidité, suite naturelle de la solitude dans laquelle elle avait été élevée, l'embarrassait beaucoup. Elle n'osait songer à la nécessité de chanter devant tout le monde pour recevoir l'aumône. Quelque grande que fût la tendresse qu'elle portait à sa mère , quelque disposée qu'elle se sentît à faire tout ce qui élait en son pouvoir pour la soulager, elle comprenait néanmoins tout ce que l'exécution de la promesse qu'elle lui avait faite allait avoir de pénible et d'amer. Plus elle approchait du terme de son voyage , plus elle voyait faiblir son courage. La jeune bergère, qui, chemin faisant, venait de retrouver son agneau blotti dans les broussailles entre deux blocs de rochers, et qui l'emportait sous son bras, s'efforça de son mieux de combattre les acrupules de sa craintive compagne, et de lui inspirer plus de hardiesse. Enfin la pieuse Agnès leva ses regards vers le ciel ; l'image de sa mère mourante de faim se présenta à son esprit; alors elle pria intérieurement Dieu de fortifier son cœur et son âme dans ce moment de pénible épreuve. Dès cet instant ses yeux se dessillèrent, pour ainsi dire; elle reconnut si
distinctement son devoir, qu'elle parvint à vaincre sa timidité , et qu'elle prit la courageuse résolution de tout entreprendre avec l'aide de Dieu pour diminuer l'horrible détresse de sa mère chérie.
Pendant qu'elle se trou\^t dans cette heureuse disposition d'esprit , nos deux jeunes personnes arrivèrent dans un charmant vallon y de toutes parts entouré de collines verdoyantes. On y voyait éparses çà et là un grand nombre de cabanes de paysans ; cependant il y en avait aussi quelques-unes sur les collines. Ces maisons étaient très -basses; les toits, très-aplatis, couverts en ardoises, étaient chargés de lourdes pierres pour empêcher la toiture d'être emportée par l'ouragan. Ces maisons avaient des volets peints la plupart en rouge ou en vert ; de belles sentences morales et religieuses (1) ornaient leurs * blanches murailles.
Parmi ces jolies habitations se distinguait particulièrement une charmante métairie entourée d'un verger et tapissée de vignes. Devant la porte il y avait un superbe tilleul, sous l'ombrage duquel le propriétaire avait construit un banc rustique et une table.
« Vois-tu cette métairie? dit la bergère à Agnès en la lui montrant : elle est habitée par les meilleures gens du pays. Va d'abord commencer par chanter devant cette maison; je te le conseille, et je suis sûre que le bon accueil que tu y recevras
(1) Cet usage est général dans les villages et les hameaux de la Suisse et des Alpes.
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t'engagera à tenter ensuite la fortune devant les autres habitajtions. En attendant je vais porter mon agneau chez nous. Ma mère sera bien aise de voir que je l'ai trouvé , car nous le croyions perdu. Quand tu auras fini par ici , tu te dirigeras droit vers les deux sapins que tu vois là-bas. Là tu apercevras une cabane^ et tu suivras un joli pelit sentier qui t'y conduira à travers les prairies : c'est là ma demeure; je t'y attendrai. Allons, au revoir, et que le bon Dieu et sa divine Mère te protègent! 70
Lorsque la jeune bergère se fut éloignée, Agnès se mit à accorder son luth. Cependant son cœur palpitait de nouveau. « Hélas! s'écria-t-elle, je vais donc chanter pour avoir du pain. Ahl j'ai plus envie de pleurer que de chanter, tant cela me paraît humiliant... Mais non , ne rougissons point de notre pauvreté ; elle né serait déshonorante que si elle était méritée, comme aussi la plus grande richesse non méritée ne fait aucun honneur. Allons, du courage! » Et, s'étant placée devant la porte de la métairie, elle se mit à chanter, en s'accompagnant avec son luth, la romane» qui suit :
Un enfant s'amusait
Sur la verte prairie
Qui borde la forêt
Près de Thôtellerie.
A travers les roseaux ,
Au bord d'un lac tranquille,
Sur les limpides eaux
Il voit rose qui brille.
Le téméraire enfant Pour la cueillir s*élance.
Volage , imprévoyant , Vers le lac il s'avance.
Arrête, dis sa mère, Fuis un si grand danger !
Mon fils , reste en arrière , Garde-toi d'avancer.
L'enfant , sans écouter Cet avis de sa mère, Cueille sans hésiter La rose printanière.
Mais bientôt sous ses pas Le sols'afiTaisse!... 11 glisse!...
£t trouve le trépas Dans TafiTreux précipice.
Par ses cris déchirants Sa mère désolée Attire les enfants De toute la contrée.
Écoutez vos parents , Dit-elle avec instance :
Vous voyez à quoi tend La désobéissance.
Pendant qu'Agnès chantait ainsi y une fenèlre de la métairie s'ouvrit, et trois enfants du métayer, au teint frais comme la rose, s'y placèrent pour mieux écouter, tandis que la paysanne se mit à la porte , et exprima sa satisfaction par ses mines et ses gestes. Et elle se disait, après avoir attentivement
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regardé Agnès : Mon Dieu l comment celte enfant a -t- elle pu venir dans nos montagnes? D'après son costume, je juge qu'elle doit être étrangère; son air timi'ie et délicat indique qu'elle doit être de bonne famille, peut-être même une demoiselle noble.
Après ces réflexions faites intérieurement, la paysanne s'approcha delà petite musicienne, et' lui dit d'un ton bienveillant : « Dieu le bénisse (1), ma chère petite! ta voix ressemble à celle d'un ange, et sans doute tu égales aussi les anges en vertu et en douceur. Que pourrais-jet'offrir en retour du plaisir que ta chanson m'a causé?... »
Agnès, entièrement rassurée par l'afTabilité de cette bonne femme, lui répondit d'une voix timide : « Ah ! j'ai bien faim ; si vous vouliez me donner un peu de lait et de pain pour l'amour de Dieu ?
— Oui, ma chère petite, je vais te contenter sur le-champ, attends-moi, » dit la paysanne en rentrant dans la maison. Un moment après, ses trois enfants, Georges, Rose et Lisette, sortirent de la métairie, et, entourant la jeune étrangère, ils lui criaient : « Oh! encore une petite chanson, encore ; chante-nous-en une ; nous t'en prions , un petit air vif et gai. »
Agnès céda volontiers au désir de ces aimables enfants; après avoir préludé, elle chanta le morceau suivant :
( 1 ) Salut habituel des montagnards de THelvétie et du Tyrol.