CHAPITRE V
ÉtablisBement de Conrad.
Lorsqu'il^ entrèrent dans la jolie maison bien propre et bien arrangée qu'habitait la bonne dame, celle-ci fut fort surprise en voyant Louise arriver avec un jeune homme et causer familièrement avec
lui; elle ne pouvait croire d'abord que ce jeune homme fût le iîrëre de sa fîUe adoptivc. Sur ces entrefaites, il arriva plusieurs personnes; les uns disaient qu'il ressemblait parfaitement à Louise , tandis que d'autres secouaient la tête de l'air du doute. Alors, pour les convaincre, Conrad ouvrit son portefeuille, montra son certificat d'apprentissage, son livret et son passe-port ; il y joignit l'attestation que lui avait donnée le maître chez lequel il avait appris le métier de chaudronnier, ainsi que le certificat de bonne vie et mœurs délivré par le curé de la commune, et parvint ainsi à convaincre tout le monde qu'il était en effet le frère de Louise. Aussitôt tous les soupçons disparurent. Et quand la bonne dame eut appris comment Louise, au moyen de son livre de prières qu'elle avait oublié à la chapelle de la forêt, avait enfin retrouvé son frère, elle versa des larmes d'attendrissement.
« La maison que mon mari m'a laissée en mourant, dit-elle , je l'ai destinée depuis longtemps à Louise pour sa dot , si elle continue à rester pieuse et sage Comme elle l'a été jusqu'à ce jour, si elle ne se dément point , et si elle se garde de ressembler à ces filles mondaines qui ne s'occupent que de toilette et de vanité, et qui sous un extérieur fardé ne cachent souvent qu'un cœur corrompu.
« Quant à vous, brave Conrad, je veux également tâcher de vous être utile. Le Ciel a daigné me favoriser du côté de la fortune , et je ne saurais en faire un meilleur usage que de m'en' servir pour faire le bonheur de mes semblables. Le chaudronnier de notre commune est mort il y a six itaois ,
et sa maison est à vendre , ainsi que sa boutique ; j'ai envie de vous les acheter, si toutefois vous êtes disposé à vous établir dans ce bourg pour être près de votre sœur. »
La bonne dame disait tout cela dans la joie de son cœur. Ces desseins généreux causèrent une grande rumeur parmi les parents de la dame, tous gens riches , mais plus avides que des mendiants , et qui ûrent tous leurs efforts pour l'en dissuader. Heureusement elle avait le cœur trop noble et un caractère trop ferme pour se laisser détourner de ses bienfaisantes intentions. Conrad devint un des bourgeois les plus considérés et un des plus respectables pères de famille de la commune. Louise aussi se maria bientôt après, et fut très-heureuse.
Conrad n'avait pas oublié son excellent maître le brave chaudronnier. Non-seulement il lui écrivit de temps en temps des lettres dictées par le cœur le plus reconnaissant , mais il lui prouva aussi sa gratitude par des actes; car, lorsque ce brave homme, commençant à vieillir, vint à perdre sa femme, et se vit fort gêné dans ses affaires par suite des événements de la guerre, tellement qu'il ne gagnait plus qu'avec beaucoup de peine son existence, Conrad lui annonça qu'il allait s'occuper de lui, et tint parole : il partit presque aussitôt avec une voiture pour le chercher et l'amener chez lui. Depuis ce moment, le vieux chaudronnier vécut dans la maison de son ci-devant apprenti, qui l'entoura de tous les soins possibles, et le traita avec autant de respect , d'amour et de reconnaissance que si ce bon vieillard eût été son propre
père. Louise, à son tour, montra la même tendresse filiale envers la veuve qui Tavait adoptée. Ces bons sentiments et ces attentions toujours croissantes touchèrent les deux vieillards, au point qu'ils disaient souvent : c Dieu n'a pas permis que nous eussions des enfants, mais ceux que nous avons adoptés nous causent tant de joie et de consolation , que nous n'aurions pu avoir plus de satisfaction s'ils avaient été nos propres enfants. »
Les murs de la chapelle de la forêt étant vieux et menaçant ruine, Courad et Louise les firent réparer à frais communs , et le premier planta quatre tilleuls sur la belle colline au sommet de laquelle elle était située.
Le vieux tableau de l'autel , presque effacé par . l'humidité et le temps, fut restauré par un artiste distingué, et offrit bientôt un aspect charmant. Tout le monde , en entrant dans la chapelle , était ravi. Elle était propre et blanchie, les vitraux nettoyés, les boiseries et l'autel repeints , les, ornements redorés ; et l'azur du ciel , comme l'agréable verdure des tilleuls , qu'on apercevait à travers les vitraux transparents, réjouissait la^vue. Mais le plus bel ornement, sans contredit, était le tableau au-dessus de l'autel. Il représentait la sainte Famille : la sainte Vierge était assise à l'entrée de sa maison, ombragée de vignes, et tenant dans ses bras l'enfant divin, auquel son père nourricier présentait une petite corbeille remplie de raisins et ornée de fleurs. Les deux parents jetaient un regard de tendresse sur le futur Sauveur du monde, et l'enfant Jésus, de son côlé, joignait ses petites
mains , et regardait vers le ciel avec une expression touchante. Du côté de la sainte Vierge Marie on voyait une table Chargée des travaux de son sexe ; de l'autre côté gisaient à terre des outils de charpentier, et sous le tableau on lisait Finscription suivante en lettres d'or :
Le travail et la paix, la vertu, la ferveur, Peuvent seuls ici-bas faire notre bonheur.