CHAPITRE XXI CONCLUSION
Si l’on cherche à qui comparer Herrera dans notre littérature, 1l est un nom qui se présente tout naturellement à l'esprit: c’est celui de Malherbe. Grandes en effet sont les ressemblances entre les deux écrivains. Tous deux ont été de laborieux artisans de vers ; nous savons en particulier pour Herrera qu'il n’était jamais complètement satisfait de ce qu'il avait écrit et que ses brouillons étaient surchargés de ratures. Tous deux ont débuté par imiter les Italiens. Malherbe, dans son Commentaire sur Desportes, a donné une grammaire et une poétique ; Herrera par son Commentaire sur Garcilasso à prétendu en faire autant. Tous deux enfin ont connu la gloire de leur vivant ; tous deux ont été de grands poètes lyriques. Mais là s'arrête le parallèle. Malherbe eut la gloire impérissable d'ouvrir des voies nouvelles à la poésie et d'y voir entrer les plus beaux génies : son influence fut durable et féconde. Herrera n’a pas eu la même fortune.
Je l'ai montré dans la première partie de cette étude, dans l’Académie de Malara, chez le chanoine Pacheco, chez les Ribera ou le comte de Gelves, entouré de l’admiration générale, proclamé « divin » ; il semble qu'un tel homme aurait dù exercer une influence profonde sur ceux qui l’entouraient, former des disciples enthousiastes et
fidèles qui auraient mis en pratique les doctrines de ce grand théoricien. Mais, si l’on examine les choses d’un peu près et sans prévention, on arrive bien vite à se convaincre qu'il n'en est rien. D'ailleurs bien des raisons S'y opposaient.
Les assemblées, dont je viens de rappeler le souvenir, étaient composées d'hommes du même âge ou plus âgés que Herrera, ou de personnages que leur situation sociale mettait au-dessus de lui; il était impossible, dans ces conditions, qu'il exerçât sur eux une domination effective.
Son caractère ne S'y opposait pas moins; car, nous avons vu que, s'il était doué d’une forte volonté qu'il apphiquait à l'étude réfléchie de la langue, de la poésie ou de l'histoire, son naturel ombrageux le faisait se tenir à l'écart, éviter toute emprise sur ceux qui l'entouraient, et sa modestie le déterminait à se soumettre sans réserves au jugement de ses amis, au point qu'il déchirait parfois des pièces entières qui leur avaient déplu.
Il était donc incapable d'exercer l'autorité despotique que s'arrogea Malherbe, ce «tyran des mots et des syllabes », autorité qui n'allait pas sans quelque pédantisme, mais qui était indispensable à la formation d’une école. Jamais Herrera n’eut en lui-même la confiance, mettons l’outrecuidance, suflisante pour s'imposer aux autres ; 1l a toujours été, comme il le disait en parlant de son amour, audacieux et craintif : & Osè 1 temi » (Son. LE, v. 1).
D'ailleurs s’il réalisa le type de l’homme de lettres, si l'étude de la grammaire, de la poésie ou de l’histoire furent pour lui une véritable profession, j ai déjà expliqué que c'était un fait unique à cette époque dans son pays; pourquoi, dès lors, tous ces poètes qui lui formaient un
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auditoire flatteur, mais qui tous remplissaient des fonctions diverses, religieuses, civiles où militaires, et qui ne demandaient à la poésie qu'un délassement de leurs soucis, auraient-ils consenti à s'imposer le labeur dont il leur donnait l'exemple. mais qui réclamait une existence tout entière ?
J'ai montré enfin que notre poète n'était connu que dans un étroit cénacle, bien éloigné de la foule qu'il méprisait selon toute apparence ; qu'il ne publia que peu de chose de son vivant et que ses poésies, en particulier, ne connurent qu'une publicité des plus restreintes, si l’on admet que Pacheco lui-même n'eut pas sous les yeux, pour établir son édition en 1610, le petit opuscule de 1582. Il n'aurait donc pu avoir d'action que sur les poètes qu'il fréquenta et qui, pour les raisons que je viens d'indiquer, échappaient à son influence.
Nous avons la preuve de la brièveté de cette influence dans l’exclamation indignée de Rioja : & Quoi! dit:l, cet homme qui fut si connu, dont la lecture fut si étendue et si variée, n'a aujourd'hui, comme nous le voyons, ni réputation n1 estime! »
Ce n'est pas qu'après sa mort quelques admirateurs ne lui soient restés fidèles. Je n'insisterai pas sur le dévouement que Pacheco montra à sa mémoire : l'admiration de Cervantès, qui cependant n'avait pas eu de rapports avec lui, s'est manifestée à plusieurs reprises sous la forme la plus flatteuse; celle de Lope de Vega me paraît la plus glorieuse pour Herrera sur qui le & Phénix des poètes » prétend avoir toujours les yeux fixés lorsqu'il
1. € I ombre cuva noticia fue tan grande, cuya leccion tanta i tan varia ! eslà oi, como vemos sin nombre i estimacion, » (Préface de Rioja à l'édition
de 1619.)
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écrit. Quevedo enfin, cet esprit si pénétrant et si avisé, adhère sans hésitation, nous l'avons vu, au jugement dé ceux qui avaient qualifié le poète de divin.
Ce sont là certes des admirateurs hors de par; mais leur enthousiasme me semble platonique : on serait fort empêché de découvrir dans leurs œuvres, même dans celles de Lope, dont les expressions se rapprochent le plus de celles qu'aurait pu employer un disciple parlant de son maître, la moindre trace de l'influence de Herrera ; la’ personnalité de pareils hommes était d’ailleurs trop nettement tranchée pour subir les directions d'autrui. Et pour les deux premiers en particulier, les méthodes précomisées par Herrera étaient inacceptables : il réclamait l'effort persévérant, les corrections incessantes, et tous deux se présentent à nous comme de prestigieux improvisateurs qui méritent parfois qu'on leur applique le vers d'Horace :
Cum flueret lutulentus erat quod tollere velles.
Il leur à manqué à tous deux cette patience qui fait l’artiste impeccable en lui permettant d'éliminer ce qui est faible pour ne garder que ce qui est parfait. Si Lope avait pu se soumettre à la règle que s'était imposée Herrera suivant l'exemple des anciens, quelles œuvres admirables n’aurait-1l pas laissées !
Quoi qu'il en soit, la phrase de Rioja, que j'ai rappelée plus haut, nous donne la mesure de la réputation de Herrera auprès du grand public, et c'est Rioja lui-même qui, dans cette préface, où son devoir et son intention étaient de faire l'éloge de l'écrivain, que Pacheco venait tirer de l'oubli, nous donne en réalité le secret de la froideur que la génération, à laquelle il appartenait, montrait
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pour le grand poète de Séville. « Ses vers, dit-il, sont élégants (cullos), pleins d'éclat et de couleur ; ils ont du nerf et de la force, et cela sans manquer de grâce et de beauté : ils ne sont pas dépourvus de sensibilité, comme le prétendent quelques critiques ; au contraire ils sont pleins de sentiments généreux, mais qui se cachent et se perdent de vue au milieu des ornements poétiques’. » Rioja justifie le poète, d'une façon qui pourrait paraître perfide si nous n'étions pas sûrs de sa sincérité, car 1l déclare que les sentiments tendres doivent s'exprimer sous une forme simple, qu'ils doivent s'offrir d'eux-mêmes aux regards sans même qu’on ait besoin de les chercher *. Si donc on fait reproche à Herrera de manquer de passion c’est que la passion ne se montre pas chez lui aussi simplement parée que chez Ausias March ou chez Boscän ; et Rioja ne conteste pas que ce reproche soit fondé; :1l plaide l’indulgence pour Herrera en récompense des services qu'il a rendus à la poésie espagnole *.
Et le licencié Enrique Duarte, après avoir comparé les vers de Herrera à ceux de Garcilasso, et déclaré que, s'ils ont moins de charme, ils ont plus d'art, de gravité, de nombre, d'égalité, et dénotent un plus robuste et plus habile ouvrier, reconnaît qu'ils sont parfois obscurs et
1. « Los Versos que hizo en la lengua Castellana, son cultos, Ilenos de luzes i colores poeticos, tienen niervos 1 fuerça, i esto no sin venustidad i hermosura, ni carecen de afectos, como dizen algunos, antes tienen muchos i generosos sino que se asconden i pierden a la vista entre los ornatos poetivos. » (Préface de Rioja à l'édition de 1619.)
2. «en fin ellos se àn de ofrecer, no se àn de buscar, » (Ibid.
3. « Con esto ë dicho a V, Señoria la causa de que los versos de Fernando de Herrera no parescan, a los ojos de muchos, afectuosos ; que es no verse los afectos tan desnudos como en Ausias Marc, i en Boscan : pero algo se deve conceder à quien ilustré tanto ï engrandecio las Musas Castellanas. » (Pré- Jace de Rioja à l'édition de 1619.)
difficiles. Mais c'est à ses yeux un mérite parce que « l’expression dans les œuvres poétiques doit être choisie, et s'écarter du langage ordinaire ».
Voilà bien deux imprudents panégyristes ! L'un acçuse en définitive Herrera d'emphase, l'autre d'obscurité. Nous avons vu au cours de cette étude ce qu'il fallait penser de ces deux défauts, voulus certainement par le poète : nous avons reconnu que la simplicité des mots était l'idéal que s'était proposé Herrera, mais qu'il ne s'était pas interdit la recherche de la construction ; que la clarté de la pensée avait été sa préoccupation première, mais qu'il l'avait subordonnée à la science et à l’érudition. Ses amis l'avaient donc bien mal compris, ou lui-même avait mal gardé son équilibre entre les deux termes extrêmes qu'il s'était fixés. Rioja lui décerne le titre de cullo, qui va devenir le nom de ces poètes extravagants dont toute l'ambition sera de trouver, au prix même du ridicule, des expressions raffinées ou subtiles ;: Duarte reconnaît en lui l'obscurité dont les conceptistes, avec le cordouan Géngora, vont faire leur idéal. Ces deux défauts devaient bientôt faire une belle fortune : le second surtout devait avoir sur la littérature espagnole une influence désastreuse ; mais on n'en saurait faire remonter la responsabilité à Herrera, trop peu connu de son vivant, méconnu presque immédiatement après sa mort.
Il ne fut donc pas chef d'école puisqu'il n’eut pas de
1. « aunque sean menos suaves... son por la maÿor parte mas arlificiosos, mas graves, mas numerosos, de partes mas iguales, 1 finalmente de mas robusto i valiente Artifice. I no es vicio en ellos el ser en alguna parte oscuros, i dificiles, antes una de sus alabanças, porque los modos de dezir en las obras poeticas àn de ser escogidos 1 retirados del hablar comun, en que fue singular Fernando de Herrera. » (Préface de Duarle à l’édition
de 1619.)
disciples, sauf peut-être Rodrigo Caro, dont la Canciôn à Itälica procède de l'inspiration de Herrera bien que le sujet plus banal ne permette pas à l’auteur de s'élever jusqu'à la majesté du grand poète.
D'ailleurs a-t-il existé vraiment une école sévillane, c'est-à-dire un ensemble de poètes, suivant des règles communes, l'œil fixé sur les mêmes modèles, collaborant méthodiquement à la réalisation d’un idéal nettement déterminé? On le croit en Espagne où M. Lasso de la Vega y Argüelles intitule un livre: « École Sévillane », où M. Amador de los Rios donne le plan d'un pareil ouvrage. Mais ce n’est qu’une illusion. Ni en art, ni en littérature, à cette époque où les âmes étaient encore vigoureuses, où les énergies bouillonnaient encore, il n'y eut'd’« Écoles » en Espagne : les individualités étaient trop nettes et trop tranchées pour abdiquer entre les mains d'autrui, l'orgueil était trop grand pour tendre la main à la férule d'un maître. Ce ne fut que plus tard, lorsque ce trésor d'énergies se fut épuisé, lorsque l’absolutisme eut égalisé toutes les classes, créé l’ordre en brisant les ressorts de toute activité, que les écoles surgirent. Mais les contemporains de Herrera faisaient partie de ces générations viriles, toutes palpitantes encore de huit siècles de guerres et de victoires.
De plus, dans la première moitié du xvi' siècle, comme le faisait judicieusement remarquer le maestro Francisco de Medina, il n'existait pas en Espagne de bons modèles à imiter ; il n'y avait pas encore de bons écrivains € qui pussent servir de chefs et de guides dans les sentiers abrupts de la barbarie! ». Or ces modèles qui peuvent,
1. «ET ulhimo daño q los nuestros recihieron en esta conquista, fue aver
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qui ne doivent même pas être parfaits, sont indispensables à la création d'üne école: ce sont eux qui seiviront de maîtres aux disciples, qui leur feront voir dans quel sens doivent se porter leurs efforts, qui leur montreront les procédés qu'il s'agit de mettre au point, qui leur ouvriront le chemin de la perfection.
Herrera n’a donc pas appartenu lui-même à une école :
il est le dernier et le plus éminent représentant d’une série de poèles très différents entre eux, dont Garcilasso ét Gutierre de Cetinas ont les plus connus, Autour de lui, tout en restant indépendants, se groupent tous ceux dont nous avons parlé au début de cet ouvrage, et qui furent les amis du chantre de Luz: Andalous, Sévillans pour la plupart, il était fatal quil existât entre eux de profondes ressemblances; ne parlaientils pas la même langue, ne vivaient-ils pas dans le même milieu social, sur le même sol, sous le même climat ? Comment leurs œuvres n’auraient-elles pas un caractère de famille ? C’est en ce sens qu'on peut entendre qu'il y eut une école sévillane, mais en éliminant de cette idée toute notion de règles ou de traditions : avec ces réserves, Herrera est bien le plus grand des poètes de l'École de Séville.
Si nous cherchons à nous faire une idée exacte de son talent, c'est chez les artistes qu'il faut essayer de dégager les caractéristiques de ce tempérament andalou que la culture italienne ou latine n'a pu annihiler chez Herrera ; chez eux en eflet la personnalité se traduit sous une forme tangible. Le plus grand peintre sévillan, c'est Veläzquez qui fut précisément le gendre de Pacheco; or la caracté-
tä pocos autores, los cuales como caudillos, los guiassen, por medio de l’aspereza de adgsta barbara. » (Préface de Meding au Commentaire, p. 7.)
ristique la plus persistante de son talent c’est un réalisme absolu, c’est en même temps une certaine austérité du dessin et de la couleur qui donnent une impression de force et de maturité vraiment unique. Sa peinture manque de cette grâce aisée qui enchante par exemple dans les œuvres du Titien; entre les mains d’un artiste moins souverainement maître de lui, ses procédés conduiraient à la dureté ; les œuvres de ce coloriste, en effet, ne parlent pas aux sens, elles frappent la raison.
Je n'ai certes pas l'intention de mettre Herrera au même rang que Veläzquez; l’un n a jamais atteint complètement la maîtrise de la langue, tandis que l’autre, avec les moyens les plus simples, a produit des œuvres si parfaites qu'il n’a pas trouvé de disciples. Mais je retrouve chez l'écrivain ce même goût pour le réalisme, pour la netteté, pour la raison qui est si frappant chez le peintre. Herrera malheureusement a commis une erreur initiale qui lui a été funeste; 1l s’est trompé, sous l'influence de la mode, sur sa véritable vocation : il n'était pas né pour écrire des vers d'amour; il lui manquait, tout le monde est d'accord sur ce point, la suavidad, le charme, dont il parle si souvent et qui fait encore lire avec délices par les Espagnols les vers négligés de Garcilasso : porté naturellement vers les sentiments forts etun peu tendus, il a dramatisé son amour, ilen a fait une sombre aventure, plus noire peut-être dansses versque dans la réalité, et sa forte volonté lui fit soutenir, pendant la moitié de sa vie, ce rôle de poète | amoureux, entassant sonnets sur élégies, si bien que ses contemporains ne virent en lui que le chantre de Luz et qu'aujourd'hui encore c’est ainsi que le voient la majorité de ses compatriotes. Sur ce terrainil devait être fatalement inférieur et c’est bien à tort qu'il se promettait d'être
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un jour aussi célèbre par sa passion que Pétrarque, qu'il se représente écoutant avec étonnement ses poésies mélodieuses dans les Champs-Elysées, et s’écriant : «Ou ce sont les suaves accents de ma lyre ou le Bétis, comme ma chère Sorgue, possède sa Laure. »
Oinia en el puro Ehsio prado entre fehices almas l’armoma, que Ilevaria deleitosa l'aura ; Ï dima, del canto arrebatado, o es esta la suäve lira mia, o Bets, cual nu Sorga, tiene a Laura.
Est-ce à dire cependant que, dans ce genre même de poésie, Herrera soit inférieur à ses devanciers ? je ne le* crois pas; l’art est plus grand chez lui, si le sentiment paraît moins spontané; le travail et l'effort sont trop apparents peut-être, mais le poète arrive à la force et à la puissance dans certaines pièces qui ne sont pas aussi rares qu'on serait tenté de le croire; il a créé quelque chose : . cette vision triste de la nature extérieure à travers sa propre mélancolie, dont j'ai signalé au cours de cette étude plusieurs exemples remarquables, et presque parfaits dans leur genre. Il a donné plus d'importance à l'étude du rythme, de l'harmonie imitative, et, bien qu'il semble n'avoir été guidé que par son goût et par des expériences personnelles, dont il n’a pas su dégager des règles bien nettes, il a donné de la cadence de l'hendécasyllabe des exemples parfaits qui ont pu servir de modèles à ses successeurs.
1. Ces vers sont cités dans le Commentaire, p. 254-255. Ils font partie du sonnet 119 du livre I de l’édition de Pacheco : « Si Amor el generoso i dulce aliento. »
Mais l'erreur fondamentale qui lui fit choisir une matière qui non seulement n'était pas en rapport, mais était même en opposition avec ses qualités naturelles, l’a laissé, sur ce point, au-dessous peut-être de Garcilasso dont la spontanéité communiquait sa grâce impérissable à ses poésies : ce n’est donc pas là qu'il faut chercher la supériorité de Herrera.
Il avait, comme Je l’a déjà dit, l’âme naturellement portée vers la grandeur, ou plus justement peut-être encore vers le grandiose, caractère bien espagnol d'ailleurs. Les sentiments virils qui sommeillaient en lui, inquiets de ne pas trouver l’occasion de se manifester, apparaissent avec une force admirable dès que le sujet s’y prête ; c'est alors seulement que Herrera se montre dans tout son éclat : la valeur, le patriotisme, la gloire, voilà ce qui fait battre son cœur, ce qui lui inspire des strophes majestueuses ou des sonnets héroïques. Ce n’est pas que, à encore, on ne sente trop souvent la gêne ou l'effort, que l'on ne constate les hésitations d’un art qui n'est pas en pleine possession de lui-même ; mais c'est que précisément, dans ce genre, Herrera fut un novateur ; il n'eut pour le guider d’autres modèles que les versets inspirés des prophètes hébreux, dans lesquels le torrent des images ou des sensations contradictoires coulait avec trop de violence pour se soumettre aux lois d'une composition régulière. Herrera eut donc d’abord à composer, à trouver la forme lyrique qui convenait à l'ode héroïque, ou la structure qui permettait au sonnet de s'élever à la dignité de l’ode, et c'est ce qu'il a fait avec un rare bonheur : l'effort n’est vraiment sensible chez lui que dans l'expression, et c’est là ce qui montre justement le mérite de Herrera ; car s'il est arrivé parfois à la perfection, ce fut en dépit des dif-
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ficultés d'exécution que présentait une langue encore indocile, encore mal assouplie par ses devanciers. C’est une gloire impérissable! Tant qu'il existera une langue espagnole, on relira les Odes sur la bataille de Lépante ou sur le désastre d’Alcazar Kébir, cette épinicie et ce {hrène, ce dernier surtout incomparable d'harmonie douloureuse et viile; on relira la Canciôn à saint Ferdinand, cette hymne majestueuse ; tant qu'il existera une patrie espagnole soucieuse de son passé, non oublieuse de ses héros, on redira les sonnets à la mort de don Juan d'Autriche, au marquis de Santa Cruz, aux morts de Castelnovo ; noble poésie en vérité, un peu altière, mais sans vanité, un peu sombre, mais si puissamment colorée, un peu raide, mais si énergique, portrait de l'âme d’un grand peuple à l'apogée de sa gloire.
Il est fâcheux en vérité que Herrera n'ait pas été suivi dans cette voie : 1l n'était pas encore assez parfait pour ne pas laisser place à de plus purs chefs-d'œuvre. Pourquoi donc reste-t-1l solitaire, isolé dans sa grandeur ? C’est qu’après lui les circonstances politiques ont déprimé les caractères, c'est que l'expansion espagnole s’est trouvée brusquement arrêtée : les générations qui suivent celle de Herrera, vont vivre sur une gloire qu'elles n'ont point acquise, elles n’ajouteront rien au magnifique patrimoine qu'elles auront reçu de leurs ancêtres ; les grands sentiments, les grandes idées, les grandes passions vont faire place à la correction, à l'élégance, mais aussi à la faiblesse ; l’indépendance provinciale, la vie provinciale même, suprême garantie de la dignité des caractères, vont disparaître pour laisser se constituer la &« Cour », qui nivellera les esprits et les costumes, les idées et les mœurs; le lyrisme, qui s’alimente des grands sentiments, ne pouvait plus vivre dans
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ces conditions ; voilà pourquoi Herrera reste seul, admiré, mais de loin, sans imitateurs, sans admirateurs même qui le comprennent bien, objet peut-être d’un étonnement respectueux plus encore que d’un sympathique enthousiasme. |