CHAPITRE VIII
Œuvres ne Hrrréra (suile).— Commentaire sur Garcilasso (1580). — Pampbhlet du Prete Jacopin. — Réponse de Herrera. — Publication de « Algunas Obras » (1582). — Herrera renonce à la poésie. — Son Histoire universelle (1590). — Le « Thomas Morus »
(1992). — Mort de Herrera (1597).
En même temps que ces compositions poétiques servaient de délassement à Herrera, 1l était absorbé par la préparation d'un ouvrage qui allait lui attirer de violentes critiques. En 1577 le célèbre humaniste Francisco Sänchez, communément appelé el Brocense, avait publié une édition des poésies de Garcilasso de la Vega, dont il avait essayé de donner un texte correct; dans quelques notes, d’une faible étendue, il avait signalé les emprunts faits par le poète, en particulier aux auteurs anciens”. J'ai raconté, en parlant de Lomas Cantoral et de Cobos, quelle indignation avait suscitée cette étude, cependant respectueuse, de Garcilasso, dans laquelle certains admirateurs
1. « Obras | del exce | lente Poeta Garci | Lasso de la Vega. | Con anotaciones y enmiendas del | Maestro Francisco Sanchez Ca | thedratico de Rhetorica | en Salamanca | Por Pedro Lasso, | 1577. » — C’est un in-12 de 12 feuillets préliminaires, 75 feuillets contenant les œuvres de Garcilasso et 60 feuillets contenant les Annotations du Brocense. — Privilège du 28 janvier 1574 — Dédicace à L. D. Diego Lôpez de Züñiga y Sotomayor. — Composition latine de Juan Cristébal Calvete de Estrella, — Deux sonnets de Boscän sur la mort de Garcilasso. — Un autre de Francisco de Figueroa sur la mort d’un fils de Garcilasso. — Un sonnet italien et deux compositions latines de Florentio Romano. ;
fanatiques avaient cru découvrir uneattaque perfide contre le poète de Tolède.
Tel était l’état des esprits lorsqu’en 1580 Herrera fit, à son tour, paraitre à Séville les œuvres de ce même Garcilasso, accompagnées d'un commentaire touffu dans lequel il criliquait minutieusement au point de vue du style, de la langue et de la pensée, chacun des vers qu'il rééditait, notait soigneusement les emprunts faits par Garcilasso aux anciens ou aux modernes, instituait des comparaisons entre la manière dont les uns et les autres avaient traité une même idée, et, par la même occasion, publiait un nombre considérable de traductions du latin ou de l’italien et de vers originaux composés par ses amis de Séville, Malara, Medina, Girén, etc. Il profitait de l’occasion pour exposer ses propres théories sur l’art et sur la poésie, sur la nécessité d'enrichir la langue, d'adopter les mètres
1. Obras de | Gare Lasso de la Vega | con anotaciones de | Fernando de Herrera, | al Ilvstrissimo 1 ecelen | tissimo Señor Don Antomo de Guzman, | Mode de Ayamonte, Governador del Estado | de Milan, 1 Capitan general de Italia. — (Écusson représentant un casque posé sur un livre au milieu d’une double couronne de lierre et de laurier avec la légende : » Non minus praeclarum hoc, quam illud. »). | En Sevilla por Alonso de la Jarrera, | Año de 1580. — C’est un in-{° de 6gr pages. — Licence: Madrid, 5 septembre 1579. — Approbation de D. Alonso de Ercilla. — Dédicace de l’auteur à D. Antonio de Guzmän marquis d'Ayamonte ; autre dédicace à D. Francisco de Guzmän fils du précédent. — Préface du Maestro Francisco de Medina. — Vie de Garcilasso par Herrera. — Deux sonnets de Luigi Tansillo à Garcilasso. — Stances de Boscän à la mémoire de Garcilasso. — In Garsiæ Lassi laudem Genethliacon, Francisco Pacieco auctore (strophes alcaïques). — Élégie latine de vingt et un distiques de Francisco de Medina en l'honneur de Garcilasso et de Herrera. — 107 hexamètres latins de Diego Girôn à Fernando de Herrera. — Élégie en 69 tercets de Cristébal Mosquera de Figueroa à la mort de Garcilasso. — Élégie de 27 tercets et sonnet de Luis Barahona de Soto. — Cancién du Maestro Francisco de Medina. — Sonnet de P. Diaz de Herrera. — Sonnet de Fernando de Herrera suivi de V'Églogue en 7 tercets inlitulée Salicio,
nouveaux perfectionnés par les Italiens, et enfin employait : un nouveau système d'orthographe. L'ouvrage était dédié au marquis Antomo de Ayamonte; mais ce personnage étant mort avant l'apparition du livre, Herrera, dans une seconde dédicace, l'ofrit au fils du défunt, don Francisco d'Ayamonte.
Il y avait fort longtemps que Herrera s’occupait de ce Commentaire sur Garcilasso. Il rappelle lui-même dans une de ses notes” que Juan de Malara fut un de ceux qui l'avaient le plus encouragé à entreprendre et à poursuivre ce travail: or Malara était mort en 1571 et l'on peut supposer qu à cette époque le livre était déjà en train depuis un certain temps.
Nous savons d’ailleurs dans quel esprit Herrera avait entrepris cette étude : il répond au critique acerbe qui, sous le nom de Prete Jacopin, l'accusait d’avoir tenté de diminuer la gloire de Garcilasso, qu'il a voulu imiter «M. A. Muret, D. Lambin, M. Brutus [? PA Ninet, Joseph Scaliger et d’autres qui ont écrit de cette manière sur les œuvres des anciens; et tächant, dit-il, de ne pas être confondu avec tous ceux qui ont commenté les œuvres de nos poètes, je me suis lancé à pleines voiles sur un plus vaste océan, et j'ai voulu à la fois commenter et mettre à la place qui leur revient, la dignité, la beauté et l'excellence de notre langue, et comparer aux vers de Garcilasso ceux des écrivains les plus vantés de l’antiquité* ».
1. « mas porque luan de Malara, en cuya muerte perdieron las buenas letras mucha parte de su valor 1 nobleza ; que fue uno de los que mas me persuadieron, que passasse adelante con este trabajo, 1mmtè este Soneto de G. L... » (Obras de Garcilasso de la Vega con Anotaciones de Fernando de Herrera Séville 1580, p. 80.) — Je désignerai désormais cet ouvrage sous le nom de Commentaire sur Garcilasso.
. « y 4 la verdad f, de H. pretendi6 imitar 4 M. À. Mureto de bios
IL prétendait d'ailleurs que son édition était la plus correcte de toutes celles qui avaient paru et qui, disaitil, avaient profité sans pudeur des corrections qu'il avait faites depuis longtemps et dont il avait fait part à ceux qui l'approchaïent, parce qu'il n’y attachait pas une 1mportance exagérée: il en revendiquait cependant la paternité'.
Il se vantait également d’avoir tenté une voie nouvelle en commentant un poète espagnol en langue vulgaire et non en latin, et en mettant les principes de la critique littéraire à la portée de la foule”.
La belle Préface dans laquelle le maestro Francisco de Medina présentait ce Commentaire au public avait l'allure d’un manifeste de l’école poétique de Séville, et rappelle à plus d’un égard la Défense et Illustration de la langue
M. Bruto, E. A. Vineto y Josefo escalig. y otros semejantes, que escriuieron de aquella manera en las obras de los antiguos, y procurando no ser uno de los muchos que an declarado las obras de nuestros poetas, metié todas las velas en mayor piélago, y atendié juntamente 4 ilustrar y poner en lugar deuido la dignidad, hermosura y ecelencia de nuestra lengua y comparar con los versos de Garcilaso los de los escritores mas celebrados de la antigüedad. » (Controversia sobre las Anotaciones & las Obras de Garcilaso de la Vega. Édition des Bibliophiles andalous. Séville, 1870. Réponse de Herrera, 1, P. 77.)
1. «atrevome a dezir que sin alguna comparacion va emendado este hbro con mas diligencia 1 cuidado, que todos los que an sido 1mpressos hasta aq; 1 que yo fui el primero, que puse la mano en esto. porque todas las correciones, de que algunos hazen ostentacion, 1 quieren dar a entender que emendaron de ingenio ; à mucho tempo que las hize antes que mnguno se metesse en este cudado. pero estimando por no 1mportante esta curnosidad, las comuniquè con muchos, que las derramaron en partes, donde otros se valieron dellas. » (Commentaire, p. 108.)
2. «es negocio fâcil hacer Anotaciones en lengua latina, i se corre menos fortuna, mas en la nuestra es dificilismo y Ileno de grandes inconvenientes ; como 4 conocido f. de H. por auer dejado el camino que siguen todos, osando lo que no ha intentado hasta aora el descuido 6 la cobardia de todos, y assi tiene levantados contra si los sâtrapas de las letras i los censores de las obras agenas, etc. » (Controversia, ete. Réponse de Herrera, III, p. 86.)
Jrançoyse que Joachim du Bellay avait publiée en 1549. IL y expliquait que la langue espagnole n'avait pas encore ‘atteint le degré de perfection auquel elle devait aspirer, etcela pour plusieurs raisons. D'abord la perfection d'une langue n'est pas l'œuvre d'un jour, et les Espagnols avaient eu jusqu'alors à s'occuper d’une affaire plus urgente qui était de reconquérir leur pays sur les Maures. L'ignorance totale où l'on était alors des règles de l’art et l’incohérence de l'orthographe s’opposaient à la créaüon d'œuvres parfaites. Enfin les hommes instruits dédaignaient d'écrire en langue vulgaire. Ces trois causes empêchaient qu'il exisiât de bons auteurs capables de servir de modèles. C'était donc à perfectionner, à assouplir la langue, à découvrir les secrets de l’art aux ignorants, à créer une orthographe rationnelle, enfin à donner des exemples aussi parfaits que possible, que Herrera avait consacré sa vie. Medina faisait enfin remarquer qu’en prenant Garcilasso pour sujet de son étude, le commentateur avait tenté de montrer & d'où 1l avait tiré les joyaux dont il avait enrichi ses œuvres, qu'il avait mis en lumière l’art merveilleux déployé dans ses vers, et que, pour qu'on le pût imiter en toute sécurité, il avait averti des négligences dans lesquelles 1l était tombé, tout en apportant à sa critique une telle modération que, sans offenser l'honneur du poète, ses lecteurs fussent détrompés et mieux instruits ».
Herrera fut-1l aussi modéré dans ses critiques que le
1. « descubrio las minas, de donde sacd las joyas mas preciosas, con que enriquec1o sus obras ; mostrè elarhficio 1 composicion maravillosa de sus versos ; 1, porque podamos 1mutallo con segunidad, nos advirtio de los descuidos, en queincurrio ; moderando esta censura en manera, que, sin dexar ofendida la onra del poeta, nosotros quedassemos desengañados, 1 mejor anstruidos. » (Préface de Medina ou Commentaire sur Garcilasso, p. 10.)
prétend le maestro Francisco de Medina? On n'en saurait douter lorsqu'on a parcouru ce Commentaire où les éloges se pressent à toutes les pages, et où les réserves mêmes sont exprimées sous la forme la plus respectueuse. Mais les fanatiques de Garcilasso furent exaspérés qu'on se permit de n'avoir pas pour lui une admiration aveugle ; les Casüllans furent indignés de voir un Andalou oser critiquer, même avec modération, un des leurs, et de constater que, tout en mettant à profit les rapprochements faits par Sänchez dans son édition, Herrera ne le citait jamais. Il est en effet remarquable que, dans ce volume où il évoque tant de noms divers, où d’ailleurs il semble bien qu'il a mis à profit le travail de son devancier, il ne mentionne pas une seule fois un savant aussi connu que le Brocense, ancien compagnon de son ami Malara chez Leon de Castro à Salamanque. Tamayo de Vargas, qui, en 1622, réédita et annota Garcilasso, et qui se servit des notes de ses deux prédécesseurs, remarque à juste titre que, Sänchez ayant signalé dans les vers de Garcilasso
(Églogue II, stance 43):
La malicia del aire corrompido haze morir la ierba,
une imitation du vers de Virgile :
Vitio moriens sitit aëris herba, (Eglogue vir, v. 57.) Herrera lui emprunta cette note sans en indiquer l’auteur; et il ajoute que « le soin avec lequel Herrera évita de jamais citer Sänchez dans son gros volume donna lieu à beaucoup d’accuser avec raison l'ingénuité d’un si beau génie" ».
1. « Aduierte bien Sanchez que es imitacron de Virgil. Eclog. 7. — Vitio