‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 107 sur 182 · Vermon · texte numérisé non relu

Vermon

L'AMI DE LA REINE

sont que malheureux, mais il a aparement hérité de la haine que luy porte son ami intime...

« ... Je désire tant votre bonheur personnel, vous êtes si heureux comme vous êtes, que je serois bien fâché que rien puisse l'altérer. Je compte que nous partirons au retour de Portsmouth. Il y a un bâtiment qui part à cette époque pour Gottembourg... Il y a bien du tems que je n'ai aucune nouvelle de vous. Cette privation et cette éloignement me sont bien sensible, mais tant que vous serés heureux et content, je le serois aussi, mon très cher comte, de votre bonheur, je n'en desirerois plus d'autres. Je vous dois ce sacrifice, et j'aurois dû le faire depuis longtemps... Je suis d'une impatience extrême de quitter Londres. Je n'y laisse rien qui puisse me donner des regrets. Je suis bien peu tranquille sur ce qui vous concerne ; tout ce qu'on dit m'effraie pour vous. Mon mari m'a dit, qu'on vous blamoit beaucoup de la conduite que vous tenés, et que vous avez fait et faites le plus grand tort à certaine personne que vous sacrifiés au mépris général ; que tous ceux qui luy en ont parlé ont témoigné l'étonnement qu'ils éprouvoient du peu de ménagement que vous mettiés à sa réputation et que vous la perdiés entièrement dans l'esprit de ceux qui pourroient prendre quelque intérêt à Elle, sans compter que vous exposiés sa vie même. Je me suis disputé sur cela avec mon mari, car j'envisage la chose bien differament, et je trouve que dans le moment, vous ne sauriés trop lui prouver votre attachement, en ne la quittant pas, et en lui donnant toutes les preuves qui dépendent de vous. Et ce qu'on blâme et trouve malhonnête de votre part, je le trouve sublime, et je ne peux que vous en estimer davantage. Je vous suis trop attachée ainsi qu'à Elle pour pouvoir penser differament ? Adieu, mon cher comte, ménagés votre santé et votre vie, je ne puis assés vous en supplier ; vous le devés même aux personnes à qui vous devés être attachés. »

L'AMI DE LA REINE

Ce 17 au S9ir.

« Je ne veux pas laisser partir ce courrier sans vous parler du prince de Galle, mon cher comte. Je viens de diner avec luy ches Milord Randon. Il n'y avoit que nous, Mad. d'Albanie, et deux autres Anglois. Avant le diner, il me demanda, si j'avois foy en tout ce qu'on disait ; que la chose paroissoit sérieuse ; que leur flotte auroit apparement cette destination ; que la personne à qui vous êtes attaché avoit un courage si grand que malgré cela elle aurait sûrement bien peur ; et se retournant du côté de Mad. d'Albanie il luy dit, toujours avec cet air de persiflage : Vous savés quelle est ma façon de penser sur Elle. A table j'étois auprès de luy ; il me demanda, si je ne trouvois pas que lord Randon vous ressembloit, qu'il vous avoit beaucoup connu à Londre ; que vous portiés le même uniforme que lui bleu et jaune ; que vous étiés assez bien de figure ; toutes ces dames repondirent que vous étiés bien changé et que vous étiés très-laid. On ne dit plus rien sur vous après ce beau préambule. Il me parla du duc d'Orléans, me disant qu'il l'aimoit de tout son cœur ; qu'il avoit été parfait pendant son séjour en Ai g^eterre.

« Après toute cette belle conversation il se mit à contrefaire plusieurs Anglois de notre connoissance, et il peut passer maître de ce talent ; il finit par nous chanter une chanson françoise, contrefaisant la voix et les gestes de l ambassadeur de l'Espagne qui a la marotte en vérité de chanter en jouant de la guitarre avec la voix la plus rauque et la plus cassée. Il nous dit qu'il l'avoit vu aussi danser une danse espagnole avec les castagniettes avec Mad. Sulivan chez M. de CrafTord, et que cela étoit si ridicule qu'il en avoit pensé mourir de rire. Au surplus il ne nous fit pas réloge de Mad. Sulivan qu'il traita de marchande de pommes et dont il fit des détaUs peu agréables. J'en suis lâche pour vous de n'avoir pour rival que M. de Reignière. C'est un peu triste quand on est jeune, aimable et beau comme vous l'êtes. Je ne sais pourquoi je crains, que la confidence que veut me faire le vicomte ne regarde mad. Sulivan, mais je ne songeai plus que je n'ai que de

ramitié pour vous. Mais badinage à part, vous êtes voués à ce seul sentiment de ma part, et c'est irrévocablement. Si j'ai le bonheur de vous revoir à Stockolm comme je l'espère, il vous sera impossible d'en douter. Adieu, mon cher comte.

« Tout ce qu'on débite ici me donne une vive inquiétude, et celle que vous me faites éprouver surpasse toutes les autres.

{Lettre non datée),

« Pardon de vous écrire à bâton rompue... Le prince de Galles m'a encore ajouté sur tout ce qu'on annonce icy, qu'un proverbe anglois dit qu'il ne faut pas montrer les dents avant de pouvoir mordre. Qu'il ne sauroit blâmer du reste la personne à qui vous êtes attaché de se servir des La... (fayette) et des autres pour se tirer d'où elle est ; qu'à sa place il en feroit autant. »

Londre, ce IS juin 1791, ce samedi.

« Je vous ai écrit hier, mon cher comte, que nous partions le 22. Mais le capitaine ayant changé d'^avis, nous allons nous embarquer dans l'instant même pour Cristiania. Mon mari se porte fort bien, moi je suis toujours bien souffrante. Je vous prie, mon cher comte, de ménager votre santé, votre vie, de ne pas l'exposer inutilement. Mad. de Korfî m'écrit du 9 que vous partes dans une dissaine de jours, je le désire vivement pour vous et pour moi ; tout ce qu'on m'assure icy m'effraye pour vous à l'excès. Je vous souhaite, mon cher comte, tous les bonheurs que vous mérités. Je vous les souhaite du fond de mon âme. Je désire vous revoir bientôt à Stockolm, comme un frère que je chéris. Je n'ai plus d'autre sentiment pour vous. J'ai fait ce pénible effort pour vous obéir. Je vous le devois même, vous devés être enfin content de moi ; et si le hazard veut que nous ne nous revoyons plus, je vous prie de vous souvenir quelques fois d'une femme qui vous a toujours bien tendrement aimé. Adieu, mon bien cher comte, je

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vous embrasse mille fois en vous faisant mes adieux. ^ Pendant qu'on attelle les chevaux à la chaise de poste qui doit nous conduire a Grevesonde pour nous embarquer, je veux encore vous dire un petit mot, mon cher comte... J'ai fait au sujet de ce voiage a Stockolm tout ce que je devois faire vjs à vis de luy, et je n'ai rien à me reprocher... Mon beau frère qui y est absolument contraire luy a redit sur cela des choses, qu'il auroit pu se dispenser de luy dire relativement à moy, luy disant, que le désir que j'avois de revoir mon frère me faisoit tout sacrifier, que je lui faisois faire mille étourderies et manquer sa fortune. Des François que j'ai vu hier m'ont soutenu, que c'étoit vous, qui conduises votre Roy, et d'autres personnes aussi ; que vous avés une correspondance suivie avec luy ; je leur ai assuré, que vous ne vous melliez de rien, par caractère et par principes, et qu'il se trompoient fort sur tout ce qu'ils croyoient de vous. Ils m'ont ajoutés d'autres choses, que je ne puis vous mander. Je vous serois bien obligée de me recommander à vos parents. Ce sera une grande douceur pour moi de vivre avec eux et de leur parler de vous. Je me flatte toujours que j'aurois le bonheur de vous revoir bientôt à Stockolm. Mais vous êtes toujours si parfaitement honnête que vous sacrifiés toujours votre plaisir à votre devoir ? Madame de Korfî me mande, que vous êtes parfait pour elle et que vous avés une âme brûlante sous une écorce de glace ; je le pense comme elle, et je trouve qu'on est plus qu'heureux quand on a le bonheur de jouir de votre intérêt et de votre amitié. Je serois bien longtems sans vous écrire, ce qui me fait bien de la peine. Quelle joie j'aurois si je vous trouvois arrivé à Stockolm ! elle est plus facile de sentir qu'à exprimer. Mais j'ai bien peur d'y être longtems sans vous, et ce qui vous arrette en France n'est fait que pour me donner de l'inquiétude ; vous ne quittés jamais ma pensée ; tout s'y rapporte et je n'existe que par elle...»

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